Inversion des pôles

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Il y a quelques temps, je vous ai confié qu’un billet sur le thème de l’inversion des pôles était en préparation. C’est chose faite puisque vous le lisez présentement. De quoi s’agit-il exactement ? L’inversion du champ magnétique terrestre est une perturbation du champ magnétique terrestre dont la conséquence est son inversion. Ce n’est pas de champ magnétique que je vais parler, mais d’un phénomène plutôt politique et qui fait suite à de nombreuses déclarations relatives au cyberespace.

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Du temps de la guerre froide, le monde était bipolaire (pas au sens psychiatrique du terme, encore que…) : d’un côté le pôle du bien (celui des good guys), de l’autre l’empire du mal (celui des bad guys). Le cyber étant le révélateur de notre époque, ne serait-il pas en train de révéler une inversion des pôles, non au sens électromagnétique (encore que le cyber pourrait englober une partie des signaux électromagnétiques), mais plutôt au sens géopolitique. Précisons.

L’affaire Snowden
Snowden, traître aux yeux des Américains (ce qui est logique et légal), a révélé l’existence d’un espionnage de masse digne de celui de la Stasi est-allemande. Les dénégations de l’Empire n’ont convaincu que lui, car il le justifiait par la fin poursuivie : la lutte contre le terrorisme.
L’inconvénient est que depuis Machiavel on a tendance à se méfier de celui qui justifie les moyens employés par la fin recherchée, et que depuis Veritatis Splendor (consultable ici), on sait que la morale de l’intention n’est pas si morale que ça.
Le paradoxe (peu révélé par les journalistes mainstream comme on dit) dans cette affaire est que Poutine ayant accordé l’asile à Snowden, cela le fait de facto passer pour un défenseur des libertés opprimées. Cela ne concerne que les USA ? Que nenni, parlez-en à Evo Morales, président bolivien à l’avion duquel le survol de notre bonne Gaule fut interdit au motif qu’il pourrait cacher ledit Snowden. Ce qui n’est pas vraiment conforme aux us diplomatiques…

Les législations
La NSA demande une loi pour accéder librement aux ordinateurs des entreprises victimes de cyberattaques. En quoi est-ce révoltant ? Imaginez simplement la situation suivante : vous allez déposer plainte pour le vol d’un de vos objets, et la première réponse des forces de l’ordre est de venir perquisitionner chez vous. Exagéré ? Non, simple transposition dans le monde réel de ce que la NSA souhaite dans le cyber…
Dans un billet précédent, j’ai montré que les tribunaux européens commençaient à trouver que l’Empire dépassait les bornes des limites. Ce qui fait penser à ceci (détente… et question, pourrait-on envoyer la NSA en pension ?) :

Dans un autre billet, je cite un article de Giorgio Agamben qui, au détour d’une phrase, compare la législation anti-terroriste actuelle à la législation de l’époque fasciste en Italie. Ce n’est pas forcément à notre avantage…

Prospective
La CNIL a pour mission de veiller à la protection des données personnelles. Et pourtant. Quand on lit une de ses récentes productions, rien que le titre Cybersurveillance et libertés : l’encadrement est indispensable fait frémir. En effet, que faut-il encadrer, la cybersurveillance ou les libertés ? Ou les deux ? Il y est expliqué qu’il faut sortir de la relation libertés – cybersurveillance et y ajouter un troisième élément : Pour être acceptable d’un point de vue juridique, éthique et social, le déplacement éventuel du curseur vers plus de sécurité doit nécessairement s’accompagner d’un renforcement des garanties qui encadrent l’action des services de sécurité. En d’autres termes, l’équilibre est à trouver entre trois éléments et non deux. Ce qui revient à un calcul de barycentre. Justement, parlons de ce type de calcul. Le barycentre a deux propriétés intéressantes :

  • le barycentre est inchangé si les coefficients varient dans les mêmes proportions ;
  • le barycentre d’un système de points pondérés n’existe pas toujours, il est indispensable que la somme des coefficients soit non nulle.

Applications :

  • pour que l’équilibre actuel demeure, il faudrait donc plus de sécurité, plus de garanties (ce que fait justement remarquer la CNIL) mais aussi plus de libertés. Sinon, le point d’équilibre (barycentre) se déplace petit à petit vers moins de libertés.
  • si l’on donne à la liberté un coefficient négatif qui annule les deux autres, alors le problème est insoluble malgré toutes les précautions oratoires du monde.

Or, à problème insoluble, solutions absurdes. On peut donc craindre une radicalisation des réponses apportées à ces insolubles problèmes. Ainsi, il est proposé de définir un «délit d’islamisme radical», comme il existait un «délit d’opinion anarchiste» à la fin du XIXe siècle, l’auteur reconnaissant cependant qu’il serait difficile à définir. Ce n’est pas grave, car le même souhaite copier les législations de l’Empire qui prévoient toutes la possibilité pour l’administration de détenir pendant une période plus ou moins longue, à titre préventif, les personnes dont l’activité présente un risque grave pour la sécurité et l’ordre public, même en l’absence de preuves. Pourquoi ? Car cette détention administrative place justement les agents en position idéale pour collecter les preuves nécessaires à leur déferrement devant la justice. On pourrait tout à fait introduire en droit français ce genre de mesures, sous le contrôle d’un juge spécial qui serait compétent pour prolonger la détention qui ne pourrait pas excéder un délai d’un mois par exemple. La justification valant le détour : Un préfet peut, à certaines conditions, ordonner l’internement d’un malade psychiatrique en raison du risque qu’il représente pour lui et la société, et le ministre de l’Intérieur ne pourrait rien faire pour un possible terroriste ? Où est la logique ? La logique est que le préfet peut voir sa décision invalidée par un collège médical, alors que personne ne niera qu’un tel est un possible terroriste.
Notre président ayant lancé la série des chocs (de simplification, etc.) voici la proposition choc : il faut changer de modèle et décider que même après avoir effectué leur condamnation, les personnes jugées pour des actes de terrorisme peuvent être internées dans des centres spéciaux de détention le temps nécessaire. Et le temps nécessaire, c’est celui du fût du canon ?
Ce n’est pas conforme à nos traditions ? N’ayez crainte ! Demandez aux Chinois ! Les solutions existent. Il suffit d’un peu de courage, de détermination…et, bien sûr, de discernement. On pourrait néanmoins, moins loin géographiquement mais davantage dans le temps, demander à cet homme ce qu’il en pense.

N’inversons-nous pas les pôles en faisant renaître chez nous, ce qui était caractéristique de la défunte URSS ? Aurions-nous été victimes de la terrible arme secrète évoquée par Dino Buzzati dans son recueil de nouvelles le K ?

Allez, on se détend un peu et on finit par une chanson.

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