Cyber et temps

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Lorsqu’on parle du temps et du cyberespace, deux choses frappent l’esprit : l’hypermnésie de cet espace (au contraire des personnes amnésiques, il a les capacités de se souvenir de tout) et la mise sur un même plan du passé et du présent (un moteur de recherche ne classe pas ses résultats dans l’ordre chronologique).

Les controverses relatives au droit à l’oubli en sont d’ailleurs le parfait exemple. Notre pays se distingue même par la rédaction de chartes relatives au droit à l’oubli signées par NKM, alors  secrétaire d’État chargée de la Prospective et du Développement de l’économie numérique :

  • le 30 septembre 2010 : Charte du droit à l’oubli numérique dans la publicité ciblée : il s’agit de données personnelles collectées passivement, sans que l’internaute en ait vraiment conscience ;
  • le 13 octobre 2010 : Charte du droit à l’oubli numérique dans les sites collaboratifs et moteurs de recherche : il s’agit de données personnelles publiées activement par l’internaute.

Fort bien, mais ces chartes sont-elles vraiment indispensable ? Qu’en est-il des relations du temps et du cyber ?

Source.

Pour cela, retournons (encore) faire un tour par les séries américaines, et notamment Person of Interest, dans sa 5° (et annoncée dernière) saison, plus particulièrement l’épisode 2.

Rappelons que Finch a conçu une machine qui a pour caractéristique de mettre son équipe sur les traces de personnes qui vont être victimes d’un meurtre ou d’un grave méfait. Samaritan est un système similaire, mais qui vise à éliminer tous ceux qui se dressent en travers de l’État. Après une quasi-disparition de la machine conçue par Finch, sa sauvegarde est de nouveau installée dans leur repaire. Avant de relancer la phase de production, des tests s’imposent.

TestSurveillance

Et c’est là que cela dérape.

En effet, la machine a tout d’abord des problèmes de reconnaissance faciale, ce qui génère quelques quiproquos plutôt amusants, comme le montre cet extrait :

Puis, alors que la machine est chargée de traquer les malfaiteurs en activité, elle perd la notion du temps et met sur un même plan temporel le présent et le passé de tout le monde, y compris de ses zélés serviteurs. Et là, c’est un peu compliqué, car en conjuguant l’hypermnésie à la simultanéité, le passé prend une importance que l’on peut estimer démesurée.

L’extrait ci-dessous rappelle le passé de Reese et, comparé à celui des passants, il est un peu… gênant, ce qui a pour conséquence de tempérer quelque peu l’enthousiasme de Finch et de Root :

L’hypermnésie étant valable pour tout le monde, les administrateurs système se rendent compte qu’ils sont logés à la même enseigne, ce qui a pour conséquence qu’ils se retrouvent piégés dans leur refuge, puisque la machine les considère comme une menace :

Ne pouvant ordonner les événements les uns par rapport aux autres, tous les éléments qu’elle a en mémoire se trouvent sur le même plan. Du coup, il est impossible d’échapper à son passé, puisque aucun pardon ni oubli n’existe

L’effet collatéral de l’absence de hiérarchie temporelle est que les membres de l’équipe enquêtent sur des faits plutôt anciens qui ont servi d’exemples d’apprentissage pour la machine :

La multiplication de ces bugs dans un même intervalle de temps (mais le temps a-t-il un sens lorsque la machine en a perdu la notion ?) fait que Finch finit par s’en rendre compte et arrive à poser le bon diagnostic (attention, le sous-titrage est… perfectible).

Poser le diagnostic est une chose, résoudre le problème en est une autre. Car, pendant ce temps (il est difficile d’évacuer entièrement cette notion de nos locutions), la machine envoie quand même des personnes liquider ceux qu’elle estime dangereux. Et parmi les personnes dangereuses figure Reese, bien que celui-ci a travaillé pour elle depuis des années.

En bref, le passé étant au même niveau que le présent, le discernement n’existe pas. Cela justifie donc d’envoyer des tueurs s’occuper d’autres tueurs :

Autre bug, la focalisation sur les faits seuls, sans prendre en compte le contexte dans lequel ils ont eu lieu :

La conjonction de ces deux dysfonctionnements, à savoir la perte de la notion du temps et surtout la focalisation sur les faits tels qu’ils ont eu lieu, donc décontextualisés, soulève aussi la question des circonstances atténuantes :

En bref, nous nous rendons compte que la question du temps est centrale pour l’homme. Si le temps n’existait pas, si tout était sur le même plan, que se passerait-il ? Car si aujourd’hui est égal à demain et à hier, aucun apprentissage n’est de fait possible.

Cela peut nous (r)amener à la réflexion de Saint Augustin sur le temps, dans Les Confessions (Livre 11, Chap 14) :

Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. Et pourtant j’affirme hardiment, que si rien ne passait, il n’y aurait point de temps passé ; que si rien n’advenait, il n’y aurait point de temps à venir, et que si rien n’était, il n’y aurait point de temps présent. Or, ces deux temps, le passé et l’avenir, comment sont-ils, puisque le passé n’est plus, et que l’avenir n’est pas encore ? Pour le présent, s’il était toujours présent sans voler au passé, il ne serait plus temps ; il serait l’éternité. Si donc le présent, pour être temps, doit s’en aller en passé, comment pouvons-nous dire qu’une chose soit, qui ne peut être qu’à la condition de n’être plus ? Et peut-on dire, en vérité, que le temps soit, sinon parce qu’il tend à n’être pas ?

Ainsi que la réflexion du chapitre 20:

Or, ce qui devient évident et clair, c’est que le futur et le passé ne sont point ; et, rigoureusement, on ne saurait admettre ces trois temps : passé, présent et futur ; mais peut-être dira-t-on avec vérité : Il y a trois temps, le présent du passé, le présent du présent et le présent de l’avenir. Car ce triple mode de présence existe dans l’esprit ; je ne le vois pas ailleurs. Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est l’attention actuelle ; le présent de l’avenir, c’est son attente. Si l’on m’accorde de l’entendre ainsi, je vois et je confesse trois temps ; et que l’on dise encore, par un abus de l’usage : Il y a trois temps, le passé, le présent et l’avenir ; qu’on le dise, peu m’importe ; je ne m’y oppose pas : j’y consens, pourvu qu’on entende ce qu’on dit, et que l’on ne pense point que l’avenir soit déjà, que le passé soit encore. Nous avons bien peu de locutions justes, beaucoup d’inexactes ; mais on ne laisse pas d’en comprendre l’intention.

Reconnaissons aux scénaristes de cette série un grand talent. Coincés par une saison annoncée comme étant la dernière, ils ne se réfugient pas dans un « happy end » ou son contraire, deux fins largement téléphonées, ils en profitent pour nous proposer un feu d’artifice de questions profondes. Comme ils les traitent bien, nous n’allons pas gâcher notre plaisir.

Je vous proposerai d’ailleurs prochainement un article sur le réel, la simulation et le cyber, toujours à partir de cette même série.

 

 

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