La parenthèse de la vie privée

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Vinton Cerf, l’un des pionniers de l’internet, avait fait sensation en 2013 en affirmant « privacy may actually be an anomaly ». De nombreuses objections s’étaient alors élevées pour réfuter cette affirmation forte de sous-entendus intrusifs et totalitaires. Son auteur n’a cependant vraisemblablement pas tort si l’on adopte un regard historique ou même sociologique en reprenant l’œuvre de Norbert Elias « la société de cour ».

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Mais la question qui demeure après ce constat est de savoir dans quel but la vie privée va être abolie.

L’inexistence initiale de la vie privée

Du temps de la société de cour, ou plutôt du temps de l’Ancien Régime, la société avait prise sur tout. Et dans la mesure où la cour s’organisait autour du roi, il était logique que celui-ci cherchât à être le mieux renseigné : « Louis XIV était comme obsédé du désir de connaître les pensées et les motivations intimes des hommes qui, de près ou de loin, l’approchaient1. »

Comme la position individuelle à la cour était en grande partie déterminée par la puissance effective de la personne, plus que par son rang, il était alors logique que la vie devint une lutte permanente pour une meilleure position, où tout élément pouvait être retenu contre son auteur : « À toute heure de la journée, son attitude pouvait décider de son succès ou de son insuccès social. C’est pourquoi le contrôle social s’exerçait aussi directement sur toutes les sphères de l’activité et sur tous les comportements. La société avait prise sur l’homme dans sa totalité2. »

La cour étant aussi en partie le reflet de la société, et le mode de vie de la cour se diffusant dans les autres couches de la société, le contrôle social était très important, réduisant à presque néant toute velléité d’avoir une vie solitaire ou privée. Pour autant, les tentatives d’instauration d’une vie privée étaient assez faibles. Elles ne se développèrent qu’avec la fin de l’Ancien Régime.

L’apparition de la vie privée

C’est l’essor de la vie professionnelle, en accompagnant celui de la société bourgeoise qui a permis la distinction entre vie publique et vie privée. Le développement de l’urbanisation a aussi permis ce distinguo. Comme les hommes de cour n’avaient pas de profession et vivaient à la cour du roi, il n’avaient pas de vie privée.

Cependant, la vie privée existait par bribes sous l’Ancien Régime, mais pour certaines couches de la société seulement, à l’exclusion de la cour : « Il est certain que le partage entre vie professionnelle et vie privée s’est manifesté déjà au XVIII° siècle, et même plus tôt dans les couches sans grande influence, mais il ne pouvait produire tous ses effets que dans une société de masse urbaine. C’est là seulement que l’individu pouvait – tout en restant soumis au contrôle de la loi – échapper jusqu’à un certain point au contrôle de la société3. »

C’est la généralisation du travail qui a fait naître la possibilité d’une vie privée, puisque « Si l’on creuse plus profond,, on arrive à l’observation suivante : là où les fondements de l’existence sociale sont essentiellement d’ordre financier ou professionnel, l’entourage social de chaque individu peut être remplacé avec une facilité relative4. »

Élias parle d’ailleurs du « partage progressif de l’existence en sphère professionnelle et en sphère privée sous la pression de l’économie rationnelle5 »

L’éclipse finale de la vie privée

L’évolution actuelle de la société et la disparition progressive de la vie privée qui en découle, amènent à se poser la question du type de société qui va se développer, et surtout celle de l’objectif de l’abolition de la vie privée : pourquoi les États en viennent-ils à prendre toutes les mesures qui auront pour effet collatéral d’abolir cette vie privée ?

Celle-ci ne s’effectue pas de manière abrupte, mais par morceaux. On pourrait même parler de désintégration par parties, par analogie avec l’intégration par parties qui permet de transformer l’intégrale d’un produit de fonctions en d’autres intégrales dans un but de simplification des calculs. La désintégration par parties n’a pas pour but de faciliter l’opération, mais de minimiser les réticences à son apparition. D’où les multiples lois liberticides à des fins sécuritaires pour le bien de la population. Mais si l’on reprend Bernanos et Agamben, nous ne pouvons que constater le recul des libertés individuelles.

Foin de toute explication complotiste, mais on peut cependant remarquer que cette éclipse va de pair avec une augmentation du chômage de masse et un forcing relatif au « dividende universel » qui consiste à payer uniformément tout le monde, y compris les inactifs. Nous dirigeons-nous donc vers une nouvelle société de cour où le travail sera rare et où le montant du dividende versé à chacun dépendra de son degré de courtisanerie ?

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1Elias, p 131

2Elias, p 113

3Elias, p 113

4Elias, p 84

5Elias, p 112

 

 

2 Reply to “La parenthèse de la vie privée”

  1. La vie privée ? Aujourd’hui, ce n’est plus qu’un concept. Les réseaux sociaux, la transformation numérique, le digital, tout porte à croire que rien n’est privé de nos jours. La confidentialité semble devenir une proposition marketing.

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