Intelligence Anhumaine (2/7)

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Les conséquences de cet éparpillement

Cette inflation de données (dont nous verrons infra si elle est vraiment exhaustive) peut ne pas être scientifique, mais possède un avantage de taille pour les praticiens : « Scientifiquement, ce n’est pas validé mais c’est opérationnel1. »

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Ce caractère opérationnel a cependant comme défaut principal d’être paré de toutes les vertus et de ne jamais être remis en cause : « l’objectivité ou la véracité en quelque sorte de ces traces n’est presque jamais mise en doute2 », défaut compréhensible puisque l’objectif est de restreindre voire d’abolir l’incertitude, mais défaut quand même.

Évoquer les défauts oblige à reconnaître que cette absence de remise en cause n’est pas le seul. Faire reposer l’intelligence dans des capteurs ou des traces entraîne également :

– à simplifier (ou caricaturer) la vie « tant qu’on croit que les données c’est le réel dans sa totalité, on s’empêche de se confronter au monde3 » ;

– l’abolition de toute médiation entre l’Homme et le réel lui-même qui est lourd de conséquences : « c’est le refus du droit (de la qualification juridique, de l’intervention du tiers,…), de l’institution (en charge de multiples médiations symboliques), de la convention (il n’est plus rien dont il faille convenir puisque le « réel » s’impose de lui-même comme vérité),…4 » ;

– à considérer l’Homme comme fractal puisque toute la personne pourrait être comprise dans une trace numérique ;

– à ne pas faire de différence entre la pulsion et la réalisation d’un acte à partir du moment où la pulsion (d’achat par exemple) a été détectée ;

– la disparition programmée de la prise de décision et de la responsabilité puisque la machine aurait ainsi toute initiative « La notion de responsabilité disparaît elle aussi, tant pour les gouvernants que pour les gouvernés : si on se base sur une recommandation automatisée pour prendre une décision à l’encontre ou en faveur d’un individu, ou pour poser un acte, alors, on ne prend pas de décision, on ne fait qu’obéir à un calcul5 » ;

– corollaire de la remarque précédente, à abolir progressivement la notion de justice « Une décision est dite juste non parce qu’elle est conforme au résultat d’un calcul, mais parce que celui qui la prend est capable d’en donner les raisons et d’y adhérer au regard de la situation singulière, inédite, imprévisible qui se présente à lui6 » puisque l’argument « machina dixit » remplacera progressivement le « magister dixit ».

Utilité du tout et dualité de l’Homme

Les objections ne manquent donc pas pour s’opposer à cette vision d’un Homme éparpillé. Cependant, laisser la science aller sur son erre revient à accepter que l’Homme soit ainsi découpé en morceaux d’importance présumée équivalente. La partie ne deviendrait-elle pas alors plus importante que le tout puisqu’elle en contiendrait toute l’information substantielle, posant ainsi la question de savoir ce qu’apporteraient alors toutes les autres parties constitutives de l’Homme ? Pourtant, toute donnée n’est-elle pas une perte d’information7 ? Reconnaissons qu’il est, au moins pour l’instant, impossible de montrer que le tout réside dans une seule partie, choisie aléatoirement et laissée par l’internaute au hasard de ses pérégrinations sur la toile.

D’autre part, nous pouvons aussi nous demander si, à l’instar de la lumière, l’Homme ne serait pas dual8, à la fois individu et relations ? Cette question se pose d’autant plus que la sociologie a progressé et apporte un regard intéressant sur l’Homme : « les individus n’apparaissent plus comme isolés, chacun étant avant tout indépendant de tous les autres et existant pour lui-même. Ils ne sont plus considérés comme des systèmes entièrement fermés sur eux-mêmes, dont chacun constituerait, en tant que commencement absolu, l’explication de tel ou tel événement historique et sociologique9. »

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Se pose alors la question de l’analyse et de la modélisation tant des relations que chaque personne entretient, que des influences de la société sur chaque personne. Ce dernier point semble détenir une certaine complexité car, comme le constate Norbert Elias, et contrairement aux sociétés d’animaux, « l’une des particularités spécifiques des sociétés humaines réside précisément dans le fait que leur structure, la forme des rapports d’interdépendance entre les hommes, peut se modifier, sans que l’organisme biologique de l’homme change10 » et que « le passage d’une société à prédominance agraire et villageoise à une société de plus en plus urbanisée, ont été le résultat d’une évolution sociale et non d’une évolution biologique.11 » Vouloir modéliser l’Homme, le mettre en équation, nécessiterait également, pour être précis, de pouvoir modéliser correctement ses relations afin d’anticiper ces évolutions sociales.

Reconnaître l’actuelle impossibilité de cette mise en équation s’accompagne généralement de l’argument selon lequel nous n’en sommes qu’aux débuts de cette évolution scientifique et que ses progrès parviendront à résoudre ces questions mathématiques.

Accepter cette argumentation, impose de se demander s’il sera alors possible de recomposer l’Homme, et si la recomposition ainsi obtenue nous en donnera une image fidèle et honnête. En résumé, serons-nous capables de recomposer l’Homme pour qu’il soit lui-même et non pour qu’il corresponde à l’image que l’on s’en fait ?

A suivre


1A. Rouvroy, Le droit à la protection de la vie privée comme droit à un avenir non préoccupé, condition de survenance du commun, p 6.

2A. Rouvroy, Réinventer l’art d’oublier et de se faire oublier dans la société de l’information, p 7.

3A. Rouvroy, Le gouvernement algorithmique ou l’art de ne pas changer le monde, p 4.

4A. Rouvroy, Le droit à la protection de la vie privée comme droit à un avenir non préoccupé, condition de survenance du commun, p 7.

5A. Rouvroy, Le gouvernement algorithmique ou l’art de ne pas changer le monde, p 6.

6A. Rouvroy, Le gouvernement algorithmique ou l’art de ne pas changer le monde, p 6.

7Cf. Emmanuel Brochier, Toute donnée est une perte d’information, in La donnée n’est pas donnée, Kawa, 2016.

8En physique, la dualité onde-corpuscule est un principe selon lequel tous les objets physiques peuvent présenter des propriétés d’ondes ou de corpuscules. (Wikipedia)

9N. Elias, La société de cour, LXV.

10In La société de cour, avant-propos, XLIV.

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