Intelligence Anhumaine (3/7)

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II La recomposition algorithmique

Lorsque l’on constate avec regret cet éparpillement numérique, les tenants de l’IA, du Big Data et de l’algorithme à tous les étages répondent que, grâce aux algorithmes du Big Data, il est possible de ne pas laisser l’Homme en morceaux mais de le recomposer.

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Qu’en est-il réellement ?

Qui reconstruit l’Homme ?

Si l’on ne peut prêter a priori une intention maligne aux défenseurs de cette recomposition algorithmique de l’Homme, on ne peut non plus leur donner un blanc-seing, uniquement fondé sur leur bonne volonté et leurs déclarations de bonnes intentions.

Car si les traces laissées dans le cyberespace sont le reflet d’une personne (ou sa projection algorithmique comme le dit T. Berthier), on ne peut passer sous silence le fait que « l’individu dans le monde virtuel subit, sans même pour la plupart du temps s’en rendre compte, une métamorphose anthropologique importante1. »

Il existe plusieurs indices de cette modification anthropologique qui part de l’Homme en tant qu’être et aboutit, après son éparpillement numérique à sa reconstruction algorithmique. Les plus criantes se voient dans le fait que :

– la reconstruction de soi passe par la machine « il me semble qu’il faut bien prendre en compte que dans cette perspective, l’individu dans la société de l’information est souvent, en quelque sorte, une liberté sans sujet puisque c’est précisément au travers de ses pérégrinations dans le monde virtuel, des rencontres qu’il y fait, de l’adoption ou du rejet de l’identité que lui fabriquent, sur mesure, les multiples opérations de profilage, etc. qu’il cherche à devenir un sujet2. »

in fine, c’est la machine qui décide qui nous sommes « l’individu numérisé n’est pas le résultat d’une construction autonome de la personne, mais résulte, en partie du moins, des algorithmes de classification à l’œuvre dans la construction des profils3 » ;

– malgré toute sa complexité et la finesse de sa programmation, la machine ne prévoit pas les cas non conformes « l’enquête sociale permet de se rendre compte qu’une famille est dans des circonstances qui n’ont pas été prévues par le questionnaire ou l’algorithme (…)4 » ;

– l’Homme est ainsi réduit à ses actes, voire aux commencements d’exécution de ses actes, sans prendre en compte sa propre complexité : « Car je ne sais pas ce que je fais : je ne fais pas ce que je veux, et je fais ce que je hais5. »

Nous sommes donc face à une situation où l’Homme ne peut plus se définir lui-même, n’est pas non plus défini par ses pairs, mais ne peut être défini que par l’action d’un objet dont il est à l’origine. Le vertige peut être intense…

Exhaustivité de la décomposition

Lorsqu’on veut recomposer (ou remonter) quelque chose, la question de l’exhaustivité de la décomposition (ou de l’exhaustivité de la présence des pièces élémentaires) se pose. S’il me manque un élément, alors mon remontage sera partiel, quand bien même il donne une première impression de bon fonctionnement. La décomposition numérique rend-elle honnêtement et objectivement compte de l’Homme ? Ou n’est-elle pas sujette à un biais que dénonçait Debord : « Là où le monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des êtres réels, et les motivations efficientes d’un comportement hypnotique. Le spectacle, comme tendance à faire voir par différentes médiations spécialisées le monde qui n’est plus directement saisissable, trouve normalement dans la vue le sens humain privilégié qui fut à d’autres époques le toucher ; le sens le plus abstrait, et le plus mystifiable, correspond à l’abstraction généralisée de la société actuelle6. »

Ayons l’honnêteté de nous poser la même question pour l’Homme. On peut trouver un algorithme qui recompose apparemment correctement, mais sommes-nous sûrs de la bonne décomposition ?

Osons un parallèle : on ne sait pas modéliser la météo à longue échéance, mais on prétend modéliser l’avenir de chaque être humain. N’y aurait-il pas là une contradiction, un soupçon d’abus de la part des concepteurs de tels logiciels prédictifs ? Quel modèle mathématique peut précisément rendre compte de l’être humain ? Comment être sûr que l’équation qui sera utilisée pour recomposer la personne prendra bien en compte toutes ses caractéristiques ?

Poursuivons sur le point de la modélisation. Anticiper l’avenir (ou le prédire) peut sembler louable, mais qui peut prédire les rencontres qu’une personne va faire et l’influence qu’elles auront sur elle ? Une telle modélisation est aberrante, car elle fait totalement l’impasse sur l’avenir… L’IA serait-elle alors le plus pur représentant du mouvement punk en mettant en œuvre le slogan no future ?

A suivre


1A. Rouvroy, Réinventer l’art d’oublier et de se faire oublier dans la société de l’information, p 16.

2A. Rouvroy, Réinventer l’art d’oublier et de se faire oublier dans la société de l’information, p 17.

3A. Rouvroy, Réinventer l’art d’oublier et de se faire oublier dans la société de l’information, p 13.

4A. Rouvroy, Le droit à la protection de la vie privée comme droit à un avenir non préoccupé, condition de survenance du commun, p 7.

5Épître de Saint Paul aux Romains, 7, 15.

6La société du spectacle, 18.

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