Intelligence Anhumaine (5/7)

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III Le problème que nous sommes1

Accepter l’éparpillement numérique de l’Homme et sa recomposition algorithmique revient à considérer l’Homme comme un simple amas technique. Si l’on arrive à décomposer et recomposer l’Homme, il nous sera un jour possible d’en créer ex nihilo grâce aux progrès de la science. Ce qui induit la question suivante : si les machines, algorithmes et IA tentent de simplifier l’Homme, au point de vouloir le mettre en équation, sommes-nous vraiment si simples que cela ? Ou n’y a-t-il pas un problème qui s’oppose à une telle simplification ?

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Cette apparente simplification de la décomposition numérique et de la recomposition algorithmique semble aller à rebours du précepte socratique connais-toi toi-même2, car si cette connaissance était si facile, elle ne ferait pas l’objet d’un précepte.

La difficulté de l’introspection et de la connaissance de soi interroge alors la capacité qu’aurait une machine, dénuée de raison et de capacités critiques autres que celles que son concepteur a programmées en elle, à connaître réellement une personne. Réciproquement, si une machine parvient à connaître parfaitement une personne, c’est que cette connaissance n’est pas si compliquée puisqu’elle peut être mise en équations.

Cela nous renvoie à la dualité de l’Homme précédemment évoquée : à la fois individu et relations, il est également corps et esprit. Et si son corps lui fait prendre conscience de sa finitude et de ses limites, son esprit lui ouvre une infinité de possibilités.

La question du corps

Une des propriétés du cyberespace est qu’il abolit le corps puisqu’il permet à une personne une certaine ubiquité : tout en demeurant chez elle, elle peut visiter des lieux célèbres ou converser avec quelqu’un à l’autre bout de la planète. Se pose alors la question de savoir quelle est l’identité de l’internaute puisque, comme le dit fort justement Aline Lizotte « toute l’individualité de l’homme s’inscrit dans son corps3 ». Ce qui signifie que l’on peut usurper l’identité de quelqu’un comme on veut, tant qu’on ne paraît pas devant la personne que l’on veut abuser. Il peut exister des ressemblances frappantes ou troublantes, mais deux corps ne sont jamais identiques. Le film le retour de Martin Guerre le montre bien : la confusion est entretenue habilement par l’imposteur, jusqu’à ce que le sabotier se rende compte que les tailles des pieds diffèrent.

Certains objecteront que le corps n’est pas totalement aboli, car le cyberespace est le vecteur de propagation de différentes empreintes du corps : digitale, de l’iris, etc., une bonne partie d’entre elles étant déjà utilisées par la criminalistique. Ce qui repose la question d’Agamben à propos de la vidéo-surveillance4 : si nous acceptons que des techniques conçues et utilisées initialement pour lutter contre le crime voient leur usage élargi à l’ensemble de la population, cela ne revient-il pas à considérer cette même population comme délinquante ?

L’abolition du corps dans la majorité des transactions effectuées via la toile peut donc se nourrir des réflexions de la criminalistique qui posent la question de l’identification d’une personne à partir des traces qu’elle a laissées sur une scène d’infraction. La bijection entre les traces laissées et une personne donnée est établie, parce que l’ensemble de référence (le nombre de personnes potentiellement présentes sur la scène) est fini et restreint. Mais lorsque l’ensemble de référence s’élargit jusqu’à contenir l’humanité entière (puisque l’on peut cacher ou maquiller le lieu d’origine d’une action effectuée via le net), le problème devient plus ardu. Comment peut-on, avec quelques traces de navigation ou quelques images d’empreintes corporelles être certain de la personne à l’origine de ces actes, d’autant que le vol d’identifiants numérisés est loin d‘être anecdotique ?

Même si le corps nous fait faire l’expérience de la finitude, un nombre fini, mais surtout très restreint d’éléments, permet-il de définir l’unicité de l’origine ? C’est possible, mais pas encore certain à l’échelle de l’humanité.

A suivre


1En hommage à Maurice Zundel, auteur du remarquable Le problème que nous sommes.

2Gnothi seauton (en grec ancien Γνῶθι σεαυτόν, traduit par Nosce te ipsum en latin) est une expression signifiant : « Connais-toi toi-même. » C’est, selon le Charmide de Platon, le plus ancien des trois préceptes qui furent gravés à l’entrée du temple de Delphes. La Description de Delphes par Pausanias le Périégète en confirme l’existence.

3Aline Lizotte in La personne humaine.

4« Ce dispositif a connu le même destin que les empreintes digitales : conçu pour les prisons, il a été progressivement étendu aux lieux publics. Or un espace vidéosurveillé n’est plus une agora, il n’a plus aucun caractère public ; c’est une zone grise entre le public et le privé, la prison et le forum. » in comment l’obsession sécuritaire fait muter la démocratie publié sur le site internet du Monde Diplomatique en janvier 2014.

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