Intelligence Anhumaine (6/7)

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La question de l’esprit

Il est cependant paradoxal que l’apparition et le développement de l’IA, du Big Data et des algorithmes relèguent le corps humain au second plan. En effet, si l’Homme expérimente sa finitude par son corps et ses limites, il est intérieurement infini. Qui en effet est en mesure de réaliser un inventaire exhaustif des pensées d’une personne ?

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Et pourtant, on cherche quand même à mettre en équation cette partie potentiellement infinie de l’Homme, comme si l’on voulait le libérer de sa partie finie.

Mais est-ce vraiment possible ? Comment modéliser ce que personne n’arrive encore à expliquer ? Prenons le cas de l’inspiration des auteurs. Agamben, dans Le feu et le récit, parle de « l’inspiration qui provient d’ailleurs et ne saurait, par définition, être maîtrisée dans un usage1. » Zweig évoque lui aussi le mystère de la création artistique : « Même le poète, même le musicien ne pourra pas éclairer après coup l’instant de son inspiration. Une fois la création achevée, l’artiste ne sait plus rien de sa genèse, ni de sa croissance et de son devenir. Jamais ou presque jamais il n’est en mesure d’expliquer comment, dans l’exaltation de ses sens, les mots se sont assemblés en une strophe, les sons isolés en mélodies qui, ensuite, retentissent à travers les siècles2. »

Pour autant, cette « libération » du corps et des déterminismes biologiques de l’Homme ne s’accompagne pas, dans le monde rêvé par certains, d’une plus grande libération de l’Homme comme le souhaitait Zundel3 mais de son asservissement à un autre déterminisme, celui de la machine, qui interdit toute évolution puisqu’elle enferme chacun dans un carcan.

Le temps

L’Homme ne peut être compris si l’on ne prend pas en compte le temps. En effet, la croissance de l’Homme et l’évolution de ses idées s’effectuent dans le temps. Or, outre l’abolition du corps parce qu’il y semble inutile, du moins dans son intégralité, le cyberespace pose également la question du temps.

De par son hypermnésie, le cyberespace n’a pour temps que le présent éternel : ce qui a été publié sur la toile est toujours accessible, et les controverses autour du droit à l’oubli montrent non seulement les limites de ce dernier4 mais également la contradiction entre les aspirations des hommes et les possibilités des machines, Big Data et IA qui sont recherchées notamment pour cette hypermnésie.

Ce perpétuel présent va donc à l’encontre des souhaits que chacun a de s’améliorer, de progresser, puisqu’à chaque instant son passé peut lui être opposé. En bref, le cyberespace est-il un mélange du psaume 515 et du film « un jour sans fin » ? Son mouvement serait alors en opposition avec celui de chacun qui est de se libérer de ses servitudes6.

L’unicité et la dignité de l’Homme

Une des caractéristiques de l’Homme est également de vouloir sortir du conformisme : « la protection d’une sphère privée permettant à l’individu de ne pas s’y conformer [aux normes], au moins dans cet espace, reste essentielle pour lui permettre d’échapper à la tyrannie de la majorité, pression sociale poussant l’individu au conformisme, si bien décrite déjà en 1835 par Tocqueville dans La démocratie en Amérique, et en 1859 par Mill dans On Liberty7. » C’est d’ailleurs cette sortie qui permet que de nouvelles formes artistiques apparaissent et que des changements politiques aient lieu. Sans sortie des voies toutes tracées, seul l’art pompier aurait existé. Et les États-Unis feraient partie du Commonwealth…

Cette sortie du conformisme est révélatrice de sa volonté d’unicité et d’être reconnu comme unique. Mais un traitement automatique d’un ensemble de personnes permet-il cette reconnaissance ? En un mot, permet-il de consacrer la dignité de l’Homme, qui se fonde également sur son unicité ?

Zundel estime que le fait de la rendre sensible est un moyen de la reconnaître : « Tout homme demande à être traité comme une personne. Rien ne l’offense autant que le mépris de sa dignité. Rien ne concourt davantage à sa libération que de la lui rendre sensible dans le respect qu’on lui témoigne8. » Une machine en est-elle capable ? Et même si on la programme pour tenir des discours mettant en exergue l’unicité de la personne, sera-t-elle capable d’attentions individualisées ?

A suivre


1p 53.

2S. Zweig, Le monde d’hier, p 407.

3« Peu à peu, les déterminismes biologiques cessent de nous porter. Nous avons à nous prendre en charge, à décider de nos actions et à fonder sur un choix nos rapports avec les autres. Cette sorte de rupture avec la biologie, qui nous tient en suspens entre un passé que nous avons subi et un avenir qu’il nous faut inventer, est-ce la menace d’un gouffre ou la chance d’un Himalaya, un abîme d’en-bas ou un abîme d’en-haut, le prélude d’une aventure créatrice ou la probabilité d’une entière destruction ? » in L’Homme le grand malentendu.

4Avec au passage, la question jamais soulevée : si j’ai le droit à ce qu’on oublie quelque chose me concernant, ai-je le droit de forcer les autres à oublier ?

5« Car je reconnais mes transgressions, et mon péché est constamment devant moi. »

6« Tu me fais croître contre tout ce que j’imaginais être, et pourtant en accord avec ce que je suis. » Karol Wojtyla, in Méditation sur la paternité.

7A. Rouvroy, Réinventer l’art d’oublier et de se faire oublier dans la société de l’information, p 20.

8M. Zundel in La vérité, source unique de liberté, Éd. Anne Sigier.

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