Élection et propagande sur le (pas très) net

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Comme d’habitude, toute élection rend ses compétiteurs nerveux. Chacun veut gagner ou, s’il se rend compte qu’il n’en a pas les moyens, faire perdre l’autre ou rendre sa victoire moins belle. C’est ce qu’expose JF Deniau dans ses mémoires lorsqu’il explique pourquoi, dans les émissions télévisées diffusées soir des élections, chaque camp est content : celui qui a gagné, c’est bien normal, et les autres parce que le gagnant n’a pas remporté l’élection aussi largement qu’il aurait pu ou qu’il l’aurait voulu.

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Mais les élections actuelles sont différentes, car outre les n millions d’électeurs français conviés aux urnes, des milliers de trolls s’y sont invités. Et donc chaque camp accuse l’autre de lui nuire via ces invités peu recommandables.

Un think-tank a même rédigé une note sur le sujet.

Sont cités dès les premières pages de cette note, Andres Sepulveda qui a avoué avoir piraté en ligne des élections en Amérique latine, et Bruce Schneier, spécialiste de cybersécurité (lequel pense, soit dit en passant, que la surveillance est devenue le « business model de l’Internet »).

Les trolls, donc

La note de Terra Nova est intéressante, dans la mesure où elle soulève des (cyber) questions dont la réponse semblait évidente dans le monde réel : « Comment faudra-t-il réagir si un candidat se révèle disposer d’une audience artificielle grâce à l’usage de faux followers sur Twitter ? Ou si des fake news diffusées quelques jours avant une échéance importante accaparent et détournent le débat public, voire  donnent le sentiment que l’issue du scrutin a été manipulée ? » Mais comment faisait-on dans le monde réel, lorsque des réunions publiques étaient meublées de chômeurs ? On s’en est accommodé pendant des années, jusqu’à ce qu’un homme politique en perte tentative de regain de vitesse se fasse pincer…

Cette question est abordée par Sepulveda qui confesse lors d’une campagne mexicaine que La manipulation des médias / réseaux sociaux permettait de susciter rapidement des tendances. Ainsi, des bots contrôlant plus de 30 000 faux comptes Twitter démarraient des discussions hautement favorables à Enrique Pena Nieto, tiraient à boulets rouges sur ses rivaux et insistaient sur des sujets sensibles comme la lutte contre les cartels de la drogue et le cours du peso. Des faux comptes Facebook appartenant à des activistes homosexuels affichèrent leur soutien à un candidat conservateur et catholique du PAN qui en fut discrédité. Un élu du PRD mit fin à sa campagne suite à une polémique concernant ses racines uruguayennes, et ce, conformément à la loi mexicaine qui restreint les candidatures électorales aux citoyens nés sur le territoire national. En réalité, le site Web personnel de ce candidat malheureux redirigeait vers un « clone » conçu par la hacking team de Sepulveda et mêlant autant d’intox que d’assertions dérangeantes. Ce qui ne pose pas que la question des fausses infos en ligne, mais aussi (surtout ?) celle du fond de la campagne. Si un candidat se vend comme un produit marketing, alors les recettes du marketing et du contre marketing s’appliquent à sa candidature… En bref, ça ressemble à un candidat, ça se comporte comme un candidat, mais ce n‘est pas un candidat…

L’actuelle saison de Homeland donne un bon exemple d’usine à trolls tentant de discréditer la présidente fraîchement élue (pour ne pas gâcher votre plaisir, je ne vous dirai pas qui est le commanditaire de cette usine à trolls) :

Intéressante vidéo qui montre ce qu’un pays peut entreprendre contre lui-même. Fiction, certes, mais à relier avec des révélations de wikileaks selon lesquelles CIA went to great lengths to disguise its own hacking attacks and point the finger at Russia, China, North Korea and Iran.

Liberté via le net ?

La page 10 de la note est un peu plus inquiétante lorsqu’elle évoque le pluralisme d’information auquel chacun devrait avoir accès : « Or, c’est sur cette confrontation à la diversité que le numérique se révèle aujourd’hui défaillant, voire toxique. Dans son ouvrage de 2001, Republic.com Cass Sunstein estimait déjà que les citoyens en ligne avaient tendance à « se restreindre à leur propre point de vue – les libéraux regardent et lisent surtout des libéraux ; les modérés, des modérés ; les conservateurs, des conservateurs ; les neo-Nazis, des neo-Nazis ». Le phénomène des tunnels informationnels s’exprime tout particulièrement sur les réseaux sociaux, mais il est tout aussi puissant en ce qui concerne les sites de vidéos en ligne ou les forums. Reste à savoir s’il faut considérer que la communication en ligne relève plutôt de la liberté de la presse écrite, ou de la liberté réglementée des médias audiovisuels. » Va-t-on alors, au nom de la liberté, forcer chacun a écouter ses minutes mélenchoniennes quotidiennes ?

Est mentionnée également (tarte à la crème) la question de la transparence des algorithmes utilisés par les différentes plate-formes internet. Vœu pieux, car qui laissera tout le monde « vérifier » ses algorithmes ? Et qui réunira les compétences nécessaires et la confidentialité pour ?

Est abordée enfin le très intéressant problème de l’annonce des résultats avant l’heure officielle. « Que faut-il penser par exemple de la récente pratique dite de #radiolondres par laquelle des membres des équipes de campagne, des journalistes et des passionnés de politique diffusent sur Twitter ou par SMS des résultats de sondages sortis des urnes largement avant l’horaire autorisé ? » Honnêtement ? Et si tous les bureaux de vote fermaient déjà à la même heure en métropole, cela ne restreindrait-il pas les risques ?

En un mot, l’étonnante impression que ces controverses laissent, est qu’au lieu de se focaliser sur le fond, la forme est devenue la plus importante. Pourtant, si l’on achète une voiture que parce que sa couleur est belle, il ne faut pas se plaindre que la mécanique soit défaillante…

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