Indispensable et paradoxale biométrie

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Les débats sur la biométrie ont ceci d’intéressant qu’ils oublient souvent les capacités réelles de ces techniques pour se focaliser sur l’utilisation qui pourrait en être faite. Reconnaissons cependant que les utilisateurs de la biométrie se montrent souvent fort mauvais communicants pour expliquer ce qu’ils font ou ce qu’ils comptent faire. TES en est un excellent exemple (doublé à ce qui pourrait aussi être un bâclage du choix de l’architecture.

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L’objet de ce billet n’est pas de remédier à ces carences, ni même de proposer des « solutions de communication » au ministère de l’Intérieur (la dernière sortie – au sens propre du terme – d’un de ses éminents représentants prouvant que le besoin existe) mais d’expliquer en quoi la biométrie s’avère indispensable si l’on veut lutter contre le crime et les criminels.

Actualité des contrôles et recherches

En ces temps de terrorisme et donc de lutte contre icelui, il est indispensable de pouvoir identifier sans équivoque une personne. Arrêter la mauvaise personne, c’est non seulement laisser l’auteur des faits en liberté, mais également exaspérer celui qui se fait arrêter à tort.

À ce sujet me revient une anecdote des années 90. Guy Georges, le tueur de l’est parisien, avait un quasi sosie qui se faisait régulièrement arrêter par les forces de l’ordre, et tout aussi régulièrement relâcher en montrant que son pied n’avait pas la forme de celui de l’auteur des faits. La fiabilité de l’identification faciale s’avérait faible, celle de l’identification podologique (une forme de biométrie), bien plus élevée.

Tout ceci pour dire qu’encore maintenant, les contrôles d’identité (quels que soit leur cadre juridique) s’effectuent sur la base d’une déclaration d’état-civil. Bref, le système actuel de contrôle des personnes n’est pas conçu en imaginant qu’il existe des personnes qui vont tenter de s’y soustraire (et vont y réussir d’ailleurs), mais plutôt pour contrôler les honnêtes gens.

Paradoxe ?

Le problème de l’identité déclarée, c’est qu’elle ouvre la possibilité de déclarer des alias différents, et que nombre de patronymes ou prénoms d’une culture marginale au pays dans lequel a lieu le contrôle peuvent être mal orthographiés. Or dans ce système, c’est l’orthographe qui prime. Ce qui explique que Jean-Baptiste sera considéré comme une personne différente de Jean Baptiste (sans trait d’union).

Enfin, même lorsque l’avis de recherche comprend une photo (comme sur celui-ci, tout droit tiré de l’internet), il ne faut pas oublier que l’identification en 1 contre 1 est plus simple et rapide qu’une identification en 1 contre plusieurs. C’est ainsi que les smartphones reconnaissent immédiatement (ou presque) l’empreinte digitale du propriétaire, alors que le même logiciel mettrait vraisemblablement un temps respectable pour l’identifier parmi toutes celles du fichier national des empreintes digitales…

En bref, les contrôles fondés uniquement sur l’état-civil posent des problèmes.

L’inéluctable abandon de l’état-civil

Face à ce constat, il est intellectuellement envisageable de déclarer que, de toutes façons, les forces de l’ordre n’ont qu’à mieux faire leur travail d’autant plus que la proximité est redevenue un concept d’actualité, les récentes déclarations du ministre de l’Intérieur le prouvent.

Cet argument peut cependant être aisément réfuté par plusieurs arguments contraires.

Tout d’abord, la population a augmenté et les politiques de réduction des effectifs des forces de l’ordre ont fait augmenter le nombre de personnes à connaître (ou reconnaître) par chaque membre desdites forces.

D’autre part, la mobilité des personnes a également augmenté. Il n’est pas rare de vivre dans une commune différente de celle de son lieu de travail. Si donc un membre des forces de l’ordre connaît bien la population de sa commune (résidentielle), ce n’est que de peu d’utilité pour les membres des forces de l’ordre des communes d’emploi.

Autre point, et non des moindres, l’augmentation des flux migratoires qui, selon les spécialistes, ne sont pas près de se tarir. Et parmi d’authentiques réfugiés peuvent se cacher des personnes aux intentions plus sournoises (Buck Danny et Sonny Tuckson le déclaraient déjà dans l’album n° 11 Ciel de Corée).

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Enfin, l’augmentation des faux titres d’identité et des faux documents, permise par les progrès de l’informatique (logiciels et imprimantes) rendent de plus en plus difficile l’identification de faux et de contrefaçons.

Ainsi, contrôler l’identité d’une personne sur le fondement d’un état-civil déclaré (oralement ou via un papier dont on ne peut certifier l’origine) n’est plus acceptable. Si la nécessité d’identifier une personne par un moyen irréfutable (comme l’était auparavant l’état-civil) demeure, la biométrie est actuellement le seul moyen d’identification fiable lorsqu’on envisage un nombre important de personnes à discriminer.

Preuve en est, l’avis de recherche concernant l’auteur de l’attentat de Berlin fin 2016, où l’on voit qu’il exploitait au mieux les possibilités de l’état-civil :

Avantages de la biométrie

L’identification consiste à « rassembler les caractères spécifiques à chaque individu dans le but de démontrer d’une manière rigoureuse et objective son identité, et ce tout au long de son existence » écrit Alain Buquet dans le manuel de criminalistique moderne et de police scientifique en 2006.

Dans la mesure où les empreintes sont uniques, l’identification d’une personne devient irréfutable, nous l’avons vu supra avec l’affaire du faux Guy Georges et de son identification podologique.

Gardons-nous cependant des conclusions hâtives. Il ne suffit pas d’avoir une application qui compare deux empreintes biométriques, il est indispensable que les bases de cette application soient scientifiques et le protocole utilisé rigoureux.

Ainsi, des bases scientifiques et un protocole rigoureux permettent l’incontestabilité de cette identification puisque, la science progressant, ses progrès seront pris en compte dans l’identification des personnes. Cette incontestabilité constitue alors une des meilleures garanties pour les citoyens, qu’ils soient honnêtes car ils ne pourront être pris pour une autre personne, qu’ils soient même malhonnêtes ce système leur évitant de se voir contraints d’endosser la responsabilité d’actes délictuels qu’ils n’auront pas commis.

Si l’on veut alors pousser le raisonnement jusqu’à son terme, il devient alors indispensable que la recherche d’une personne dans les fichiers s’effectue via la biométrie plutôt que via l’état-civil. Notons d’ailleurs que le nouveau système d’entrée/sortie (EES) européen, opérationnel en 2020, recensera les noms, numéros de passeport, empreintes digitales et photos des ressortissants de pays tiers qui se présenteront aux frontières de l’espace Schengen, qu’ils soient ou non soumis à un visa. La biométrie sera intégrée dans ce système, car on peut estimer que les états-civils de tous les pays du monde ne sont pas au même standard.

Attention cependant, la biométrie n’est pas magique, et malgré ce que montrent les séries américaines, elle ne peut pas tout. Même si elle progresse, il faut se garder des effets d’annonce, à moins de vouloir nuire à la science et discréditer par avance ses progrès. Ainsi du portrait robot génétique, auquel certains sur twitter accordent des vertus mais ne répondent pas aux questions simples qui leur sont posées :

Restant dans ce domaine particulier du portrait-robot génétique, et face à un enthousiasme visiblement prématuré, un autre document expose une expérience visant à tester la validité de cette technique, mais ses résultats ne sont pas aussi certains que ceux proclamés via le tweet.

La biométrie présente également la qualité de son principal défaut, à savoir sa fiabilité. Si ses résultats sont certains, ils deviennent irréfutables, ce qui peut poser problème. Comme il m’a été dit à propos du vote par la blockchain : « mais si on ne peut plus trafiquer les résultats, cela n’est pas intéressant. »

Le paradoxe final

Notre époque a ceci d’intéressant qu’elle nous oblige à remettre en question nos pratiques et nos croyances. Nous sommes tenus de justifier nos choix dans la mesure où les frontières de la vie privée contiennent de plus en plus difficilement les assauts du nouveau moralisme affublé du nom de transparence (en passant, on serait bien en peine de définir les fondements de cette transparence), mais également parce qu’il nous faut expliciter tout ce qui, jusqu’alors, pouvait se contenter d’être implicite. Ainsi faut-il justifier l’implicite galanterie en expliquant en quoi elle n’est pas sexiste, attentatoire aux libertés féminines, discriminatoire, etc.

L’exercice est parfois difficile car les habitudes s’ancrent en nous et nous seulmes faire certaines choses sans les expliquer. Il n’en est cependant pas moins intéressant dans la mesure où il nous pousse à aller au bout de nos raisonnements.

Et c’est là que je veux en venir à propos du paradoxe de la biométrie.

Elle s’insère de plus en plus dans notre vie, parallèlement à l’avancée des propos des tenants d’un transhumanisme plus ou moins dur.

Certains vont même jusqu’à laisser comprendre que le corps doit être dépassé, et qu’il est un obstacle au plein développement des capacités humaines. Ils poussent à bout l’argument de certains sportifs : « mon corps ne me suit plus » « Mon corps ne suivait plus »  comme si le corps avait une vie propre, distincte de celle de la personne qui l’habite.

Et c’est donc là que nous atteignons le paradoxe de la biométrie : beaucoup de transhumanistes (rappelons que, selon wiki, le transhumanisme est un mouvement culturel et intellectuel international prônant l’usage des sciences et des techniques afin d’améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains) défendent la biométrie comme moyen d’identification, tout en proclamant que le corps doit être dépassé.

Mais alors, comment identifier une personne à partir de ce qui doit être dépassé, car trop limitatif ?

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