De l’informatique au numérique (1/2)

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Noël approchant, je vous offre un article bonus, à savoir qu’il se dégustera en deux parties. Quel plaisir, n’est-ce pas ?

Nous vivons une révolution numérique, le numérique transforme le monde, il faut numériser nos institutions et façons de faire. Ce discours est tellement entendu qu’il en est devenu convenu. S’il n’est pas infondé, son inconvénient est qu’il s’apparente davantage à des propos à la hussarde, voire à un mantra, qu’à un discours raisonné et pensé. Preuve en est que les tenants de ces discours sont souvent bien en peine de définir précisément le terme numérique et d’exposer les différences entre informatique, cybernétique et numérique.

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Notons aussi, juste pour nous détendre avant d’entrer dans le vif du sujet, que le terme numérique est souvent remplacé par digital, reprenant ainsi les aberrations du langage informatique dans lequel quelques mots d’anglais étaient jetés, de-ci de-là, afin de montrer la supposée maîtrise de la nouvelle lingua franca par son locuteur. À l’époque déjà, le carrosse redevenait citrouille lorsqu’un profane demandait de traduire en français ces termes de lui inconnus… La persistance dans cette attitude génère alors une amusante confusion si l’on est vient à parler des empreintes laissées par l’internaute sur la toile au cours de sa navigation : sommes-nous face à de nouvelles empreintes digitales ?

Revenons à notre propos. L’objectif de ce billet est de voir en quoi les notions d’informatique, cybernétique et numérique diffèrent, car il est indispensable de définir correctement les termes que l’on emploie, surtout lorsque les notions manipulées sont abstraites, afin d’éviter l’incompréhension ou pire, la confusion.

Cela étant posé, nous serons mieux à même de comprendre quelques avanies vécues par les organisations, qu’elles soient publiques ou privées.

I Définitions et caractéristiques

La transformation informatique

Pour certains l’informatique est une technique, pour d’autres une science. Son apparition et surtout son développement ont permis de confier des tâches répétitives ou fastidieuses (calculs notamment) voire complexes (traduction) à des ordinateurs. Les gains étaient doubles : celui du temps, et celui de la qualité, du moins lorsque les programmes étaient réalisés correctement et non avec l’impératif de produire plus vite pour être le premier sur le marché.

À cette époque, les compétences requises sont aussi bien techniques (conception et réalisation de matériel) qu’intellectuelles (conception et écriture de logiciels). De ce fait, nombre de personnes ne peuvent prendre part à cette nouvelle « révolution » par manque de savoir ou de savoir-faire. Cela peut donc expliquer la relative confidentialité avec laquelle ce changement a eu lieu.

Schématiquement, l’informatique possède deux volets :

  • le travail sur un poste seul, quelle que soit la branche traitée (calcul, algorithmique, traduction automatique, etc.) ;
  • mais aussi le travail en réseau, dans la mesure où ces derniers se sont développés peu de temps après le développement de l’ordinateur.

Nous pouvons remarquer que l’élément central dans l’informatique est l’ordinateur (et donc le développement de leurs capacités), ce qui pouvait laisser augurer d’un avenir sombre dans lequel les machines auraient tous les pouvoirs. N’est-ce pas d’ailleurs un des thèmes souvent présents dans la littérature et les arts de l’époque ? À cette époque, dans la vie quotidienne, après la fascination par la télévision qui s’invitait dans les foyers, c’était la fascination par l’ordinateur qui serait appelé à régler tous les problèmes.

Si l’on ose une comparaison avec des époques de la vie réelle, l’époque informatique correspondrait à celle de la construction des maisons. Cette comparaison n’est pas aberrante et peut même être poussée davantage : après l’ère des maisons et ordinateurs individualisés, est apparue celle de l’uniformisation par des grands groupes, tant en informatique que dans le bâtiment (HLM), l’individualisation existant encore mais coûtant cher.

La transformation cybernétique

Après l’informatique est apparue la cybernétique qui, ne l’oublions pas, s’appuie sur l’informatique (ordinateurs, réseaux), et ne peut donc exister sans elle.

L’avènement de la cybernétique correspond à l’interconnexion des ordinateurs, seuls ou en réseaux simples, à d’autres réseaux. La complexité se développe, car elle est inhérente aux interconnexions, lesquelles sont mises en œuvre également pour augmenter la résilience de l’informatique : si un ordinateur n’est pas secouru par d’autre machines dans un réseau, alors la probabilité de panne du système que l’ordinateur régit est plus grande.

Revers de la médaille, la complexité de plus en plus grande a introduit des failles là où il n’y en avait que peu, et donc dans un monde cybernétisé, une alliance a pour conséquence de rendre le plus fort potentiellement plus faible. La solution de bon sens serait alors de ne pas s’allier, mais les interconnexions existantes imposent de fait des alliances a minima.

Dans une période cybernétique les compétences requises sont organisationnelles, car il faut savoir avec qui et comment s’interconnecter, mais elles ne peuvent entièrement s’affranchir des compétences informatiques. En effet, celui qui organise est bien obligé de connaître les capacités d’une machine ou d’un réseau afin que son organisation soit la plus pertinente possible.

Cette évolution des compétences requises explique le recul de l’influence des ingénieurs et techniciens au profit de généralistes, parfois compétents techniquement (ce qui c’est heureux).

L’élément central dans une période cybernétique est l’espace que l’homme décide de construire petit à petit, autour des capacités informatiques. Les réflexions sont donc naturellement centrées sur les caractéristiques de ce nouvel espace totalement insolite et ses évolutions. Parce qu’il est insolite, de nombreuses comparaisons sont recherchées et tentées pour essayer de mieux le comprendre. C’est ainsi qu’il est souvent comparé au milieu maritime, et que l’emploi de l’informatique est souvent comparé à celui du feu nucléaire. Si comparer demeure possible, le résultat de la comparaison n’est pas toujours pertinent.

En filant la métaphore initiée supra, si l’informatique revient à construire une maison, la cybernétique revient à construire une ville, à savoir mettre en relation (en réseau) des maisons.

La transformation numérique

Actuellement dernier volet de la transformation initiée par l’informatique, le numérique s’appuie sur la cybernétique elle-même s’appuyant (rappelons-le) sur l’informatique.

Numériser une organisation ou une société revient donc à poursuivre la mise en relation de ces réseaux (ce qui s’apparenterait à l’apparition d’une nouvelle couche cyber), mais aussi à se pencher sur l’organisation des échanges entre ces réseaux (types d’échanges, sens, direction, échelonnement dans le temps, capacités, etc.). La résurgence récente soudaine de la question de la neutralité du net dans son aspect pratique montre que, par certains aspects, nous sommes bien entrés dans une ère numérique.

Passer au numérique implique également l’optimisation des organisations afin qu’elles répondent le mieux possible aux nouvelles caractéristiques de leur environnement. Cette optimisation peut être un véritable défi pour des organisations habituées à une certaine prééminence dans leur secteur, voire à une situation de monopole. La remise en question peut être brutale et donc désarçonnante.

Dans la transformation numérique, les compétences requises sont donc managériales, ce qui consacre la perte d’influence des ingénieurs et techniciens (cf. l’interview d’Alain Bouillé du CESIN) et explique que tous ceux qui vivaient mal le cyber du fait de leurs profondes méconnaissances techniques et scientifiques relèvent la tête pour avoir leur part du gâteau, estimant que le management leur est réservé. Et parfois, pour tenter de montrer qu’ils ont compris la transformation en cours, ils surjouent en se bardant d’objets informatiques ou connectés, afin de prouver qu’ils vivent en phase avec leur temps. On hésite alors entre deux réflexions. Se dire que c’est pathétique, ou que la vieillesse est un naufrage…

L’élément central dans une période numérique est l’homme, ce qui fait que toutes les personnes qui, ces derniers temps, proclamaient (en sachant qu’elles ne seraient pas contredites) qu’il fallait tout centrer sur l’homme devraient être satisfaites. La difficulté est que, lorsqu’on centre sur l’homme, il faut centrer sur l’homme réel (avec ses qualités et défauts), et non sur un homme fantasmé, un robot ou un transhumain. Ainsi, une entreprise qui veut se numériser, ou qui déclare le faire, devra se centrer sur son client, et non déporter vers lui tous ses problèmes informatiques ou d’organisation.

À propos d’organisation, approfondissons le débat. Puisque la période numérique impose une agilité et une adaptation permanente, les organisations qui proclament le faire iront-elles jusqu’au bout du raisonnement en laissant tomber leur mode de fonctionnement actuel pour adopter l’adhocratie ? La question mérite d’être posée…

Poussons encore la métaphore amorcée. Puisque l’informatique c’est la construction d’une maison, le cybernétique celle d’une ville, alors le numérique est la construction d’un système (pays, région, etc.). C’est donc la partie politique de l’organisation des villes.

L’accélération du temps

Un des effet les plus remarquables de cette transformation est celui qu’on appelle « l’accélération du temps ». De quoi s’agit-il exactement ? De la sensation que le temps s’écoule plus vite à cause du rythme accéléré des découvertes se succédant les unes les autres. Il n’est besoin pour s’en convaincre que de lire les commentaires actuels.

En fait, ce constat est tout simplement faux, nous vivons simplement le moment de la récolte, celui où l’on sert le plat après l’avoir préparé en cuisine, celui où l’artiste après avoir peaufiné son savoir-faire peut enfin exposer pour être reconnu.

Nous en sommes au moment où, l’homme et le temps ayant fait leur œuvre (car toute idée doit aussi mûrir), les résultats sont visibles.

Cette accélération ressentie a cependant comme effet pervers de favoriser le zapping et de permettre à certains de prendre le train en marche sans qu’ils disposent des bases cognitives nécessaires, leur bagou servant de laisser-passer. Être ingénieur ou technicien n’est ni nécessaire ni suffisant pour œuvrer dans le numérique, il faut une certaine ouverture d’esprit, mais une culture scientifique n’est pas superflue.

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Après avoir clarifié les définitions et caractéristiques de chaque transformation (informatique, cybernétique et numérique), penchons-nous maintenant sur quelques écueils possibles dans la transformation numérique des organisations, que nous agrémenterons, lorsque cela est possible, de quelques exemples réels.

A suivre…

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