Fausse information et fausse monnaie

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Depuis quelque temps, les fausses informations et leurs circuits de diffusion font la une récurrente de l’actualité, à tel point qu’elles pourraient devenir le marronnier des temps numériques1. Pourtant, ce sujet n’est pas récent, la ruse, la manipulation, la « déception » même ont eu leurs émules à toutes les périodes de l’Histoire.

Leur remise à l’honneur tient aux résultats de récentes élections dont le vainqueur n’aurait dû, dit-on, son succès qu’à l’appui actif de trolls et fuites russes2, ou qui n’aurait pu gagner que parce qu’il avait terrassé ces mêmes éléments malfaisants3.

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Si on observe bien ce phénomène, et surtout si on écoute attentivement ses commentateurs, il s’avère que la fausse information circule librement et qu’il est bien difficile de l’identifier avec certitude. De ce double constat, un parallèle avec la fausse monnaie peut être esquissé. En effet, cette dernière est une plaie de l’économie, et son identification souvent difficile rend sa circulation quasiment libre.

Si cette comparaison s’avérait pertinente, le parallèle pourrait alors être poussé davantage afin de savoir si les moyens de lutte contre la fausse monnaie s’avéreraient adaptés à la lutte contre les fausses informations.

Voyons ce qu’il en est.

Au préalable, et par commodité, l’information et la monnaie, lorsqu’elles seront évoquées conjointement seront appelées « marchandise ».

Aspects communs

Qualité de la marchandise

La première caractéristique d’une fausse information, comme d’un faux billet ou d’une fausse pièce, est la vraisemblance. Elle doit être la plus vraisemblable possible afin qu’on s’y laisse prendre, et donc la moins facilement détectable « à l’œil nu. » Cela signifie qu’il faut que le message porté par cette marchandise paraisse plausible, voire semble réel.

Le faussaire devra donc être talentueux, et puisque l’information est qualifiée parfois « d’or noir du XXI° siècle », on peut alors penser que certains d’entre eux, peu nombreux au demeurant, seront recherchés pour leur habileté à créer les fausses informations.

Un autre point important est la présentation de cette fausse marchandise. Si, pour la fausse monnaie, la présentation du billet ou de la pièce est inséparable de sa vraisemblance, tel n’est pas le cas pour l’information. Une information vraie peut être mal présentée, et une fausse information peut être attirante. C’est d’ailleurs le cas de la propagande, celle du Califat pendant sa phase d’expansion territoriale étant de ce point de vue remarquable4.

Conséquence des points précédentes, la réception d’une fausse marchandise ne doit pas inciter à la contrôler pour s’assurer de sa véracité. Plus elle paraîtra vraie et moins son possesseur sera tenté de la vérifier.

Cependant, si la fausse monnaie doit être la plus proche de la vraie, la fausse information peut parfois, selon le public visé, se contenter d’être simplement vraisemblable. Cette simple vraisemblance est facilitée par le fait que, s’il existe des moyens irréfutables de détecter la fausse monnaie (lampe UV, etc.), ce n’est pas encore le cas pour la fausse information. Cela le sera-t-il d’ailleurs un jour ?

Quantité de diffusion

Une partie des faussaires a pris l’habitude de ne réaliser que des petite coupures. Pourquoi ? Parce qu’elles attirent moins l’attention que les grosses.

De la même manière, certains escrocs se sont spécialisés dans des escroqueries de petit montant, car elles sont moins facilement détectables et n’incitent pas à déposer plainte. Mieux vaut ainsi réaliser 1000 arnaques à 5 € qu’une seul à 5000 : la probabilité que la victime porte plainte est bien plus faible.

Exploitant le même constat, les fausses informations doivent alors être diffusées en faible quantité pour être crues, car leur abondance permettrait de détecter leur invraisemblance. C’est ce que démontre Thierry Berthier dans ses travaux : Si nous choisissons d’ajouter un seul faux message F1 [à un ensemble de nouvelles vraies], nous devons nous assurer qu’il est non contradictoire avec les n messages légitimes collectés {M1, M2… Mn} et avec le contexte C formé des données ouvertes disponibles à l’instant de la mise en ligne du leaks. (…) Enfin, si nous choisissons d’injecter un ensemble de k faux messages {F1, F2… Fk}, il faut en premier lieu s’assurer de la non-contradiction de ces k messages fictifs, soit formellement k (k – 1)/2 opérations à réaliser manuellement ou informatiquement. Il faut ensuite veiller à ce que ces faux messages ne soient pas contradictoires avec le contexte C à l’instant de la mise en ligne du leaks et non-contradictoires avec les n messages légitimes5.

Les relais

Qu’il s’agisse de fausse monnaie ou de fausse information, les personnes qui se chargent d’écouler ces marchandises, que ce soit consciemment ou non, se doivent d’être crédibles pour limiter au maximum les soupçons et donc éviter les contrôles.

C’est ainsi que, si un doute apparaît dans l’esprit de la personne qui reçoit cette (fausse) marchandise, le crédit qu’elle porte à son transmetteur la fera choisir le contrôle ou son acceptation.

La cible

Dernier élément à prendre en compte pour le succès de l’opération, le destinataire doit être bien ciblé. Dans les deux cas évoqués dans cet article, l’irrationnel de la cible (émotion consécutive à la connaissance de l’information, appât du gain comblé par la fausse monnaie) est un élément important du succès. De même qu’une personne détachée des biens matériels sera moins attirée par la fausse monnaie, une personne peu avide d’informations constituera une cible plus difficile à atteindre. De ce point de vue, les chaînes d’information en continu et leur public constituent à la fois un bon vecteur et une bonne cible pour les fausses informations.

Le succès de la diffusion d’une marchandise contrefaite est ainsi dépendant de la solidité des maillons de la chaîne suivante :

concepteur (message, présentation) → relais (crédible) → cible (réceptive)

Circulation et répression

Liberté de circulation

Plus les maillons de la chaîne évoquée supra seront solides, plus grande sera la liberté de circulation de la fausse marchandise.

Si son concepteur est habile, cette marchandise a de grandes chances de passer « sous le radar » de la détection des faux.

Si les relais sont crédibles et n’attirent pas les soupçons, la probabilité de contrôle sera faible. En effet, dans la mesure où les contrôles prennent du temps et que rares sont les personnes suspicieuses au point de tout contrôler, si cette fausse marchandise est « bien née », et que ses relais semblent au dessus de tout soupçon, elle peut avoir une longue carrière.

Ces deux points, conjugués à l’irrationnel des cibles qui comble un besoin, soit de richesse soit de savoir, accroîtront la liberté de circulation de la fausse marchandise. De plus, cet irrationnel s’entretient tout seul, car l’appât du gain est souvent insatiable, et la connaissance de l’information « avant tout le monde » est un puissant stimulant de l’orgueil.

Et si chaque cible devient à son tour un relais crédible pour la diffusion de cette fausse marchandise, la chaîne précédemment évoquée se transforme alors en une boucle, potentiellement infinie.

La répression

La répression de la circulation de ces fausses marchandises pose la question de savoir s’il faut réprimer l’usage ou la conception. Cette question n’est pas anodine, car s’il existe un usage délibéré, on ne peut occulter l’existence d’un usage à son insu de cette fausse marchandise.

Réprimer l’usage est aisé, nous l’avons vu lorsqu’il a été question de fermer les sites propagandistes du Califat malgré l’opposition des forces de l’ordre qui se voyaient ainsi privées d’une source de renseignement intéressante (qui s’y connecte, quand, combien de temps, pour quoi faire ?) et des chercheurs subitement privés de matière première. Cela s’est vu aussi lorsque certains élus, suite aux attentats de 2015, ont envisagé d’interdire ou du moins d’encadrer l’utilisation de Telegram, au motif que cette messagerie était utilisée par les membres du Califat6. « Interdire Telegram parce que des terroristes l’utilisent, c’est comme si on interdisait les mots parce qu’ils savent parler ! » a assuré Pavel Durov devant une proposition d’un parlementaire russe d’interdire son application7.

Face à ces velléités de contrôle, on ne peut négliger les questions de l’efficacité et de la dissuasion de la répression. En effet, chaque personne attirée par la possession de ce type de faux calculera, même rapidement et mal, les conséquences réelles d’être découvert et les comparera aux bénéfices retirés par cette possession. La répression ne sera efficace que si les conséquences réelles sont supérieures aux bénéfices attendus et que si elle ne frappe effectivement que les auteurs et non les utilisateurs bernés ou ceux qui étudient ce phénomène.

Comme toute mesure répressive, il faut qu’elle soit applicable, qu’elle soit effectivement appliquée, et que la sanction soit suffisamment dissuasive pour éviter la réitération de ces faits. Si l’un de ces éléments fait défaut, la répression sera impossible8.

La répression suppose également l’identification certaine du faux. Si elle est aisée pour la fausse monnaie, elle l’est beaucoup moins pour les fausses informations, dans la mesure où il n’existe aucun étalon de référence.

À la difficulté de l’identification certaine de la fausseté de l’information en circulation s’ajoute in fine celle de la répression des auteurs. En effet, une fois la fausse qualité prouvée, la saine et juste répression nécessite de remonter à son émetteur alors qu’il est bien plus simple de réprimer les receleurs, principalement ceux qui ont été abusés et le sont malgré eux.

La question de l’attribution

Si la libre circulation de cette fausse marchandise crée un véritable problème aux dirigeants, sa répression en est un autre, et son attribution (qui en est l’auteur ?) en crée un supplémentaire. Et pourtant, la question de l’attribution devrait être centrale, car il est plus facile de résoudre un problème en le prenant à la racine qu’en s’attaquant à ses conséquences.

Le problème est que, dans les deux cas qui nous intéressent, la répression est urgente car si on n’identifie pas de la monnaie comme fausse, on sape l’économie, et si on n’identifie pas une information comme fausse, on sape la confiance dans le gouvernement. Et comme il est parfois, voire souvent, difficile de remonter à la source du problème, et que la punition de l’usager peut avoir lieu immédiatement après le constat, alors la question de l’attribution devient seconde. Ce qui explique que l’attribution n’est prise en compte que par la suite, lorsque les enquêteurs sont en mesure de remonter toute la filière de fabrication de fausse monnaie (ou également de faux papiers).

Conclusion

Si la fausse monnaie et la fausse information partagent bien des caractéristiques, on ne peut cependant passer sur une différence fondamentale : s’il existe un cours légal pour les monnaies, il n’en existe pas (encore ?) pour l’information9. Le premier terme de la proposition doit cependant être relativisé depuis l’apparition des monnaies électroniques telles le bitcoin.

La numérisation de notre environnement et son exigence de rapidité, voire d’instantanéité, peuvent laisser craindre que l’éradication de la fausse information qui devrait se fonder sur la raison et la scientificité des preuves, cède le pas à une répression facile et immédiate visant les personnes transmettant de bonne foi ces fausses informations pour en limiter leur portée. Cette répression inadaptée10 aurait alors pour conséquence que, à l’instar de la loi de Gresham11, la mauvaise monnaie chasse la bonne, la fausse information chasse la vraie, sa vraisemblance étant un de ses atouts majeurs, l’exaspération face à la répression en étant le second.

Si l’élaboration et la diffusion de fausses informations n’ont pas attendu notre époque pour connaître leur heure de gloire12, notre époque permet leur propagation rapide grâce aux réseaux sociaux, caisse de résonance moderne, facile d’utilisation et à l’efficacité redoutable, sans pour autant qu’ils aient été conçus à cette fin. Des chercheurs ont d’ailleurs prouvé que sur twitter, une information fausse se propageait plus rapidement qu’une vraie13.

Cette propagation rapide et incontrôlable des fausses informations, nuisible aux gouvernements, porte en germe plusieurs risques dus à leur réaction :

– celui de voir apparaître un contrôle de l’information et donc la création d’une information officielle ou à « cours légal », qui s’accompagnerait de la (re)création d’un ministère de l’information ;

– conséquence du premier, celui de voir apparaître une explosion des fausses informations grâce aux réseaux sociaux ;

– enfin celui de voir apparaître une information « parallèle » incontrôlable par l’État dans la mesure où à vouloir tout contrôler, l’État suscitera envers lui une défiance généralisée.

Tous ces éléments ont pu aisément être identifiés à l’occasion des récentes révolutions de couleur ou des éphémères printemps, lorsque les gouvernements contestés ont voulu contrôler l’internet sur leur territoire.

Ces politiques ont, conformément à ce qui était prévisible, loupé leur cible, car elles visaient à réprimer le vecteur et non le créateur. Or, casser le canal, c’est risquer qu’un autre s’ouvre immédiatement, la SEA14 l’a prouvé sur twitter en créant un compte SEA(n+1) dès que le compte SEA(n) était fermé par twitter.

Mais comme une répression massive et rapide à mettre en œuvre est souvent assimilée par les dirigeants à une politique efficace15 il est donc à craindre que le contrôle de l’information revienne subrepticement à l’ordre du jour même dans les démocraties qui déclarent vouloir préserver la liberté de la presse.

Ce qui, en transposant le discours à l’information donnerait raison à Jean Gabin quand il déclare dans le film Le cave se rebiffe16 : « Pauvre con ! Le droit ! Mais dis-toi bien qu’en matière de monnaie les États ont tous les droits et les particuliers aucun ! »


1Depuis le succès de Trump aux présidentielles de 2016, toute élection est maintenant passée au crible des « infox ».

2Principalement la dernière élection présidentielle américaine, mais également et même si peu de personnes en ont parlé à l’époque, des votes relatifs au Brexit, à l’indépendance de la Catalogne et à celle de l’Écosse.

3Ainsi de l’actuel président français, la défaite des trolls russes étant devenue, selon certains, un cas d’école.

4Notamment les vidéos réalisées par les équipes audiovisuelles dudit Califat. Reconnaissons aussi que, face à elles, celles du « contre-discours » faisaient bien pâle figure.

8C’est le cas avec la loi relative au port du « voile intégral », dans la mesure où elle ne prévoit pas de faire immédiatement cesser l’infraction : Loi n° 2010-1192 du 11 octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public. Cf. https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000022911670&categorieLien=id

9Mis à part le cas de l’Union Soviétique qui donnait chaque matin, via son organe de presse officiel, ce qu’était la vérité (Правда) du jour à laquelle chaque membre du Parti devait adhérer.

10Puisque, comme nous l’avons vu précédemment, la possession de ces faux fait en partie appel à l’irrationnel de ses possesseurs (richesse, pouvoir), les mesures concrètes de répression sont d’autant plus difficiles à trouver.

11Thomas Gresham, économiste anglais, vers 1519 – 1579.

12Les guerres sont un moment privilégié pour les propagandes de tout ordre.

13Cf. étude de Soroush Vosoughi, Deb Roy et Sinan Aral http://science.sciencemag.org/content/359/6380/1146

14Armée électronique syrienne, active principalement de 2011 à 2015.

15On peut le voir avec la politique de sécurité routière : pendant des années les vitesses maximales autorisées n’ont pas bougé et le nombre de victimes a diminué, et subitement la baisse de la vitesse maximale autorisée est présentée comme la solution.

16Film de Gilles Grangier, 1961.

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