Du courage et du management

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Récemment, sur twitter1, une controverse a eu lieu sur la question du courage des managers. En cause, ou au commencement, le livre de N Bouzou et J de Funes La comédie (in)humaine2, dans laquelle il serait écrit qu’une des causes du mal-être des employés des entreprises françaises serait le manque de courage des managers.

Face à cette affirmation, plusieurs personnes ont dénoncé ce qu’elles estiment être un raccourci inapte à expliquer une situation très complexe, une stigmatisation abusive des managers : les échanges se montrant assez vifs.

Pourtant, cette question du courage des managers est loin d’être nouvelle. Déjà, en 2009, JP Lugan et Ph Ruquet publiaient un livre intitulé Manager avec courage3.

Les controverses ne sont pas non plus nouvelles, puisqu’il était demandé soit Par pitié, arrêtons avec le « courage managérial4 », soit de (re)décrouvrir « le courage managérial, une qualité trop souvent oubliée5 ».

Et, peu de temps après la publication du livre incriminé, un article répondait par la négative à la question Les managers manquent-ils de courage6 ?

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Le but de ce billet n’est pas de se lancer dans une exégèse (à charge ou à décharge) du livre incriminé, mais de se pencher sur la question du courage dans le management, et donc du courage des managers, tant il est vrai que certains en manquent parfois cruellement, tous les participants à la controverse le reconnaissent.

Une des difficultés est cependant de savoir si, comme certains semblent le penser, ou tout au moins l’écrivent, dénier aux managers le courage reviendrait à en faire des salauds ou des imbéciles7, voire les deux. Mais, ce faisant, n’est-ce pas fausser la question en faisant des amalgames ?

Ce qui amène le problème vers d’autres questions : peut-on dire d’une personne (voire d’un manager) qu’elle manque de courage, sans pour autant la vouer aux gémonies ? L’accusation de manque de courage est-elle synonyme de déchéance, d’infamie perpétuelle ? Un manager peut-il se relever d’une telle accusation ? Peut-on « acquérir » le courage une bonne fois pour toutes ?

En venir à de telles extrémités reviendrait à faire du courage la condition sine qua non de l’exercice du management puisque si un manager en manquait, cela reviendrait à faire de lui un mauvais manager.

N’est-il pas possible de proposer de nouvelles pistes de réflexion relatives au courage afin de sortir de cet affrontement stérile ?

I Questions issues de la controverse

Avant toute chose, il nous faut reconnaître que le jugement sur la possession ou non du courage est un acte fort qui classe la personne en question. Dire de quelqu’un qu’il manque de courage est souvent considéré comme déshonorant, et donc, le plus souvent, très mal vécu.

Mieux vaut donc être qualifié de courageux que de pleutre, en remarquant au passage que le vocabulaire courant a une fâcheuse tendance à délaisser les antonymes du qualificatif courageux. D’ailleurs, lorsqu’on parle d’une personne qui manque de courage, on se contente le plus souvent de l’expression « manquer de courage. » Pleutre8, lâcheté9 qui a donné lâche, poltron10, couard11, pusillanime12, timoré13 et peureux14 pour ne citer que ces termes, semblent faire l’objet d’un désamour profond et tenace. Comme si le courage était une vertu15 que chacun possédait.

Mais si tel était le cas, si tout le monde était courageux, le courage serait-il encore une vertu, qui plus est cardinale ?

Non, ce serait une caractéristique humaine, tout comme le fait d’avoir deux bras, deux jambes.

Si donc le courage une vertu, cela signifie que tout le monde ne l’exerce pas en permanence, qu’il y a des moments où chacun montre son courage, d’autres où il s’éclipse et que, comme toutes les vertus, il doit s’exercer.

Puisque cette vertu est à éclipse, peut-être existerait-il une échelle du courage, grâce à laquelle on pourrait mesurer celui de chacun, le positionnement sur cette échelle justifiant la qualification de courageux ?

Mais est-il vraiment possible de mesurer la vertu ? Et une vertu est-elle acquise pour toujours ?

Soljenitsyne semble ne pas le penser lorsqu’il écrit dans l’Archipel du goulag16, à propos des actes de résistance singulièrement absents du goulag : « Oh ! qu’il est donc difficile de devenir un homme ! Même quand on a été au front, qu’on a subi des bombardements, qu’on a sauté sur des mines : ce n’était encore que le début du courage. Ce n’est pas encore tout17… »

Le courage ne serait donc pas un acquis, puisque en faire preuve à un moment donné et dans des circonstances peu confortables ne serait pas le gage de son acquisition perpétuelle.

Il semble également que le courage soit conjoncturel. C’est ce que nous pouvons déduire des propos du même Soljenitsyne lorsqu’il écrit : « Chaque acte de résistance exigeait un courage sans commune mesure avec l’importance de cet acte. Il était moins dangereux sous Alexandre II de garder chez soi de la dynamite que d’héberger sous Staline l’orphelin d’un ennemi du peuple18. »

Le courage ne proviendrait donc pas seulement de l’acte en lui-même, mais aussi des circonstances dans lesquelles il a eu lieu. Napoléon d’ailleurs, évoquait « le courage de deux heures après minuit », suggérant ainsi qu’il pouvait faire défaut à tout le monde, dans certaines circonstances.

Alors, si le courage n’est pas un acquis, s’il est fonction de l’environnement dans lequel la personne est placée et s’il est conjoncturel, il peut se démontrer dans des situations fort diverses, et faire preuve de courage dans l’une n’implique pas qu’on fera preuve du même courage dans une autre.

Et si le courage est vraiment conjoncturel, être courageux en permanence reviendrait à maîtriser tous les environnements (ou toutes les modifications de son environnement), ce qui est impossible.

Il nous faut alors creuser davantage la notion de courage.

II Le courage

Évoquer le courage, c’est évoquer implicitement un affrontement, une lutte, au moins interne, au terme de laquelle il sera possible d’estimer si la personne qui l’a menée a fait ou non preuve de courage. Ce dernier mesurerait alors notre détermination dans cet affrontement, et du choix effectué lors de cet affrontement découlerait la reconnaissance du courage.

Notons ici que le courage diffère de l’indignation, tant à la mode ces derniers temps, dans la mesure où l’indignation est collective, alors que le courage est individuel.

Cependant, l’affrontement pouvant être d’une intensité et d’une durée variables, la volonté individuelle peut s’émousser et provoquer des baisses temporaires de courage. La confrontation à une « longue maladie » peut en être l’exemple.

De plus, le caractère disparate des oppositions révélatrices du courage (être courageux face à quelqu’un, face à une situation particulière) incite à penser qu’il peut être aisé de le prouver en certaines circonstances, malaisé dans d’autres.

Ce caractère disparate des oppositions amène à se demander si elles n’ont cependant pas un point commun qui permettrait de mieux comprendre ce qu’est le courage.

Dans le cas de la confrontation à une personne, nous sommes opposés à un être réel dont les caractéristiques nous sont connues, ou que la confrontation nous pousse à mieux connaître et comprendre.

Lorsqu’on n’est plus confronté à une personne, le même principe de réalité s’applique. De plus, tout affrontement ne s’effectue qu’avec ses moyens et non avec ceux qu’on aimerait avoir. Ce qui revient à reconnaître que pour faire preuve de courage, la prise en compte de la réalité est indispensable : il faut bien connaître ses moyens et son adversaire.

Dans cette confrontation, l’attaque permanente, le volontarisme sont-ils des composants indispensables du courage ? L’histoire de la première guerre mondiale nous apprend le contraire. « Attaquons, attaquons comme la lune » disait Lanrezac19 à propos de Joffre, « j’attends les chars et les Américains » déclara Pétain en décembre 1917, la suite de l’Histoire ne leur ayant pas donné tort. Et cela, quand bien même « À vaincre sans péril on triomphe sans gloire20. »

La question incidente qui se pose est alors de savoir si la victoire est toujours le fruit du courage. Autrement dit, peut-on être vaincu tout en ayant prouvé son courage ? La réponse est affirmative, car dans le cas contraire, seuls les vainqueurs seraient courageux. Or on peut être vainqueur sans faire preuve de courage : les guet-apens et les situations où les rapports de force sont disproportionnés en sont l’illustration.

Symétriquement, la retraite peut-elle être courageuse ? Koutouzov21 en est un exemple, sa retraite de 1812 devant la Grande Armée (qui le vit s’opposer à la légion de ceux qui voulaient attaquer Napoléon à tout prix) étant le prélude à la décimation de cette même armée pendant l’hiver.

Mais alors, lorsqu’on manque de courage, lorsqu’on abandonne définitivement la confrontation, n’est-ce pas en partie dû au fait qu’on se représente la situation comme n’ayant que pour issue l’abandon ? Alors qu’il existe toujours une alternative, quand bien même on ne la voit pas ou on refuse de l’envisager.

Outre la lâcheté, le manque de courage pourrait également avoir comme cause la mauvaise représentation que l’on se fait de la réalité, qui nous la fait apparaître plus défavorable qu’elle ne l’est vraiment.

Un remède serait alors de la voir comme ce qu’elle est vraiment, mais il est nécessaire pour cela de faire preuve de lucidité.

Nous voyons ainsi que la réalité est omniprésente lorsqu’on évoque le courage. Il est indispensable de la prendre en compte, de voir la réalité de la situation à laquelle nous sommes exposés et, face à cela, il faut encore faire un choix qui accorde tous ces constats et qui soit réaliste.

Mais, à chaque moment de cette prise de décision, l’illusion (voulue ou subie) guette et propose des solutions souvent plus confortables que celle que le courage pousse à choisir.

D’où il découle que le courage c’est accepter de se confronter à la réalité.

III Le courage et ses seuils

Accepter de se confronter à la réalité peut paraître étonnant comme définition du courage, car de même que personne n’avoue en manquer, personne ne reconnaît être déconnecté de la réalité.

Et pourtant, la période actuelle étant fortement teintée de relativisme, il peut être difficile de prendre en compte la réalité. Est-il toujours facile de la voir telle qu’elle est, ou ne sommes-nous pas tentés parfois de prendre nos désirs pour des réalités ?

Ne sommes-nous pas parfois prisonniers du mensonge, voire baignés dans des mensonges, plus ou moins importants, mais des mensonges quand même ?

Ce qui expliquerait que, dans la mesure où personne ne vit sans mentir, le rapport à la réalité est parfois compliqué. Donc sa perception. D’où découle la difficulté à se confronter à la réalité dans la mesure où le mensonge la voile et qu’il empêche cette confrontation dans de bonnes conditions.

Nous pouvons alors nous demander s’il n’existe pas des seuils du courage, lesquels seraient reliés à la véracité des représentations que l’on se fait de notre environnement : on accepterait de se confronter à la réalité dans certaines conditions, dans d’autres on mentirait et on l’esquiverait.

Qu’il soit bien clair cependant que le mensonge ne consiste pas uniquement en un travestissement flagrant de la réalité. Il peut être simplement un amoindrissement de celle-ci : « nous nous mentons à nous-mêmes pour nous tranquilliser22 », ce même mensonge permettant de se rassurer quant à son courage : puisque j’estime que ce qui est une illusion représente la réalité, je n’ai pas besoin de me confronter à ce que d’autres appellent la réalité (qui pour moi est une illusion) et, par conséquent, personne ne peut m’accuser de manquer de courage.

Cette hypothèse de l’existence de seuils conjuguée à la contingence de la manifestation du courage rendrait la situation particulièrement compliquée, car il faudrait non seulement franchir des seuils de plus en plus élevés, mais aussi les franchir dans des environnements différents.

Pourtant, Soljenitsyne accrédite cette thèse lorsqu’il évoque un évadé (il faut du courage pour fuir d’un camp au milieu du Kazakhstan) qui, repris, devient un mouchard pour les gardiens du camp. Comment se fait-il qu’il ait subitement abandonné toute volonté de résistance face à ses gardiens et au système des camps ?

Ces petits arrangements avec la réalité peuvent s’observer également chez les managers.

– Ceux qui sont durs ou exigeants avec leurs subordonnés, le sont-ils également avec leurs supérieurs ? Ce n’est pas certain, l’explication donnée étant qu’il leur faut faire preuve de « sens politique ».

– Ceux qui sont en désaccord avec la stratégie de leur entreprise le disent-ils toujours de manière claire ? Non, leur discrétion pouvant être justifiée par la nécessité de faire là encore preuve de « sens politique », mâtinée de l’aveu de la méconnaissance des intérêts supérieurs de l’entreprise.

Les illustrations peuvent foisonner si l’on veut. Les questions de corruption (quelle qu’en soit la forme, pas uniquement pécuniaire) peuvent être également passées au crible de la confrontation à la réalité.

Le manque de courage dans un environnement nouveau pouvant alors s’expliquer par une perte totale de repères par la personne plongée dans cette nouvelle situation. Et faute de prendre le temps de la connaître, la représentation qu’elle s’en fait est faussée, ce qui l’amène à faire des choix funestes qu’elle estime cependant courageux.

Conclusion

Au terme de ce billet il convient de ne pas oublier la question initiale : les managers manquent-ils de courage ?

La double réponse fournie paraîtra ambivalente, étant entendu que le terme manager englobe également la direction de l’organisation.

Non, ils ne manquent pas de courage, et leur parcours professionnel doit d’ailleurs en être la preuve, dans la mesure où l’on exclut du panel le cas de ceux qui n’ont obtenu leurs postes que grâce à leurs relations et au piston.

Cependant, et quoiqu’ils aient prouvé leur courage auparavant, ils peuvent en manquer lorsqu’ils sont subitement confrontés à un environnement inconnu ou mal maîtrisé, voire un événement insolite pour lequel le seuil de courage demandé est plus élevé que ceux qu’ils ont déjà franchis.

Ce n’est pas glorieux, mais cela ne fait pas non plus d’eux des imbéciles ou des salauds, puisque personne ne peut être courageux en permanence.

Ce peut être notamment le cas lorsqu’ils sont confrontés à une organisation qu’ils estiment n’être pas adaptée aux défis actuels, mais dont la critique, voire la remise en cause, aurait des conséquences sur leur place au sein de cette organisation. Le « sens politique » précédemment évoqué pouvant être une des justifications au maintien du statu quo.

Le cas des structures intrinsèquement mauvaises, dites également structures de péché23, amplifie le problème puisque ces structures viennent de l’accumulation d’actes personnels mauvais [qui] conduit souvent à la production de structures sociales, économiques et juridiques qui s’enracinent et qui en viennent à ensuite à faciliter l’accomplissement d’autres actes mauvais, avec un effet boule de neige24. Le courage initial consistera à d’abord les reconnaître comme telles, avant de faire preuve de courage individuel pour les combattre.

Nous reprenons ainsi la définition du courage proposée supra qui est d’accepter de se confronter à la réalité. Reconnaître que l’organisation qui assure ma subsistance est mauvaise nécessite un certain courage, puis un autre pour la quitter et mettre en adéquation mes actes et mes pensées. « Car il en faut [du courage] pour dire, pour s’opposer25. »

Mais si le dire est simple, le faire l’est souvent moins.

Deux œuvres serviront d’illustration à ces propos finaux.

– Soljenitsyne encore, lorsqu’il écrit « Ainsi donc, que chacun d’entre nous, au travers de notre pusillanimité, que chacun d’entre nous fasse son choix : ou bien demeurer un serviteur conscient du mensonge (oh ! Bien sûr, pas par penchant naturel, mais pour nourrir sa famille, pour élever ses enfants dans l’esprit du mensonge !), ou bien de considérer que le temps est venu de se secouer, de devenir un homme honnête, digne d’être respecté et par ses enfants et par ses contemporains26. »

– Le film des hommes et des dieux27 où la scène de l’affrontement entre le prieur et le chef terroriste est éclairante : « tu n’as pas le choix » dit le chef terroriste au prieur en le braquant avec sa kalachnikov. « On a toujours le choix », répond le prieur, sous-entendant ainsi que si on a toujours le choix, on n’a pas toujours le courage.

Mais, reconnaissons le encore une fois, affirmer cela ne revient pas à estimer que la solution du problème est simple.


1Du 30/10 au 07/11 environ.

2Octobre 2018.

3Éditions Eyrolles.

8Homme sans courage ni dignité, Larousse.

9Manque de courage, d’énergie morale, de fermeté, Larousse.

10Qui est sujet à la peur, qui manque de courage physique, Larousse.

11Qui manque de courage, Larousse.

12Qui manque d’audace, de courage, Larousse.

13Qui est d’une prudence excessive, Larousse.

14Qui s’effraie facilement, qui est sujet à la peur, Larousse.

15Disposition particulière pour tel devoir, telle bonne action : La vertu de modestie. Larousse.

16L’Archipel du Goulag. 1918-1956, essai d’investigation littéraire, publié en 1973 à Paris.

17Tome 2, page 277.

18Tome 2, page 475.

19Placé en avril 1914 à la tête de la 5° armée française par Joffre, limogé par Joffre le 3 septembre 1914, a refusé en 1917 le poste de major général des armées que lui proposait le président du Conseil.

20Le Cid, Acte II, scène 2.

21Михаил Илларионович Голенищев-Кутузов, prince de Smolensk, né le 16 septembre 1745 à Saint-Pétersbourg et mort le 28 avril 1813 à Bunzlau en Silésie, général en chef des armées russes sous le règne d’Alexandre I°.

22Soljenitsyne, Révolution et mensonge. Fayard p 21.

23Cf. Jean-Paul II Sollicitudo Rei Socialis, 1987, mais aussi Christian Walther in https://epistemofinance.hypotheses.org/2530

26Révolution et mensonge, p 24.

27Film de Xavier Beauvois de 2010.

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