Le piège américain

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Il est beaucoup question du Piège américain dans lequel Frédéric Pierucci raconte son incarcération aux USA, durant laquelle il estime avoir servi à la fois de bouc émissaire du ComEx d’Alstom et de moyen de pression utilisé par la justice américaine pour finaliser le rachat d’Alstom par General Electric.

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Le récent veto de la commission européenne à la fusion d’Alstom et Siemens redonne de l’intérêt à ce livre, car il permet de mieux comprendre le chemin tortueux qui a conduit à cette décision pour le moins étonnante.

Quant aux tout aussi récents commentaires de Michel Sapin sur la responsabilités des entreprises européennes dans leurs déboires avec la justice américaine, le récit de Frédéric Pierucci leur donne une saveur particulière.

The american way of (economic) war

Lorsque F. Pierucci affirme qu’il a été un moyen de pression dans les mains des USA pour finaliser le rachat d’Alstom par General Electric, on ne peut que reconnaître que la chronologie des faits plaide en sa faveur. En effet, tout ce qu’il considère être un montage de l’État américain pour parvenir à ses fins n’est pour l’instant contredit par aucun argument sérieux.

Au contraire, l’attitude même des cadres dirigeants d’Alstom au moment de son incarcération plaide en faveur d’une machination américaine, Pierucci étant laissé en otage par Alstom pour preuve de la bonne coopération transatlantique1.

Son livre montre en effet que lorsque l’État fédéral s’assigne un objectif, il se donne les moyens d’y parvenir. Certains estimeraient que, ce faisant, les USA prouvent qu’ils ont une stratégie et qu’ils défendent leurs intérêts, lorsque d’autres pays brillent par le caractère lacunaire de l’une et des autres.

Mais, dans un pays qui proclame la séparation des pouvoirs, le règne de l’état de droit et l’indépendance de la Justice, cette dernière pourrait-elle être pervertie ? L’auteur le pense lorsqu’il affirme : « les détenus se retrouvent donc totalement à la merci de procureurs surpuissants qui ont toutes les cartes en main pour les inciter à parler à plaider coupable. Résultat le DOJ a un taux de réussite en matière pénale digne de résultats d’élections sous Ceausescu : 98 et demi pour cent2 » et qu’il poursuit en insistant sur la conception totalement différente du métier d’avocat qu’ont les Américains et les Français : « quant aux avocats américains, ce ne sont pas réellement des défenseurs, comme on l’entend en France, ce sont avant tout des négociateurs. Leur principale mission consiste à convaincre leurs clients d’accepter de plaider coupable. Et, ensuite, ils dealent la meilleure peine possible avec l’accusation3. » Et pourquoi inciter à plaider coupable ? Parce que l’horizon temporel de la tenue d’un procès est tellement flou4 et son issue tellement aléatoire, que les détenus préfèrent s’accuser de fautes non commises pour passer le moins de temps possible en détention.

La convergence d’intérêt (pour ne pas dire la collusion) entre les entreprises US et le ministère fédéral de la justice apparaît évidente : « il faut ouvrir les yeux et se rendre compte que le DOJ n’est pas indépendant, et qu’il se trouve depuis longtemps sous l’emprise des plus grandes multinationales américaines. En approfondissant mes recherches, je m’apercevais d’ailleurs que, lorsque des grandes sociétés américaines sont poursuivies (ce qui Dieu merci arrive quand même), c’est, la plupart du temps, suite à des initiatives étrangères5. »

Dans ce que certains appellent guerre économique, le rôle des agences de renseignement US est souvent évoqué. F. Pierucci a un avis tranché sur la question : « plus inquiétant encore, les autorités américaines ont reconnu sans ambages devant la représentation française qu’elles n’hésitaient nullement à avoir recours à tous les moyens de la NSA, l’organisme chargé de toutes les écoutes et surveillance électromagnétiques, pour ouvrir leurs enquêtes6. »

En résumé, l’État fédéral s’engage dans cette guerre sans barguigner son soutien à ce qu’il estime être des fleurons nationaux, alors que de l’autre côte de l’Atlantique « contrairement aux États-Unis qui ont sauvé G E en 2008, suite à la crise des subprimes, le gouvernement socialiste français, converti au libre-échange, laisse donc une entreprise stratégique s’envoler dans le giron des États-Unis7. »

Pierucci n’est cependant naïf, car il reconnaît qu’Alstom n’est pas tombé par hasard dans les mains de la Justice, mais que l’entreprise a bien aidé les fédéraux par son comportement pour le moins léger face à la corruption.

La corruption n’était pas qu’une affaire d’entreprise

La responsabilité de l’entreprise est indéniable, et si son emblématique patron P. Kron n’en est pas à l’origine, son rôle semble ambigu : « Sous couvert de fiches projets et de process censés être plus rigoureux, l’utilisation de consultants8 s‘est largement poursuivie sous la direction de Patrick Kron. Le seul changement, c’est que la corruption est devenue plus dissimulée9 » et les sphères dirigeantes de l’entreprise, telles de modernes Ponce Pilate, s’en lavaient les mains : « le département compliance chargé du respect de l’éthique était bien sûr au courant de ces pratiques, comme la direction générale du groupe. Et pour cause, c’est elle qui les avait mises en place10. » Ce qui peut étonner de la part d’un département compliance et soulève des questions quant à la notion de responsabilité dans une telle organisation.

Mais il n’est pas possible de s’afficher corrompu quand bien même la réalité n’est pas reluisante : « en clair, si, côté face, Alstom affichait une politique irréprochable, côté pile, les pires habitudes perduraient dans l’opacité la plus absolue. Son programme de compliance n’était que de la poudre aux yeux. Et ce système, toujours selon James Cole, n’était pas le fruit de simples négligences ou de dérives individuelles, il a bien été planifié, codifié, et industrialisé11. »Et ces derniers termes expliquent en partie pourquoi Pierucci a été accusé de conspiration dans l’établissement de la corruption.

Si la responsabilité de l’entreprise est indéniable, les gouvernements français successifs ne sortent pas indemnes de ce livre, tant leur détermination dans la lutte contre la corruption peut être qualifiée de perfectible : « Certaines nations, comme la France, avaient même institué pour les entreprises un système officiel de déclaration de pots-de-vin auprès du ministère des Finances, afin de pouvoir les déduire de l’impôt sur les sociétés. Cette disposition perdura en France jusqu’en 200012. »

Or, M. Sapin, le même qui, dans un récent article du Monde du 02 février dernier13 s’insurge : « Je ne crois absolument pas à une volonté organisée de mettre en difficulté les entreprises françaises. Le principal reproche des Américains était : vous ne faites pas le boulot, nous devons le faire nous-mêmes, dès lors que c’est dans notre compétence. Les grands dossiers [de corruption] ont abouti à des décisions justifiées et plutôt proportionnées » et qui restera dans les mémoires comme l’auteur de la loi anticorruption Sapin II entrée en vigueur en juin 2017, a cependant été ministre de l’Économie et des Finances entre 1992 et 1993.

Pourtant, comme l’indique sa page Wikipedia, il avait déjà lutté contre la corruption : « De son passage à cette fonction, il laisse une loi dite « loi Sapin », promulguée en janvier 1993, luttant contre la corruption : les plafonds de dépense sont diminués, les moyens d’enquête sur les malversations renforcés, la transparence des comptes des partis accentuée, la corruption en matière de commande publique est combattue14. » Remarquons que cette loi anti corruption vise, d’après Wikipedia, essentiellement la commande publique.

C’est pour cela qu’on peut être réservé à la lecture de ses propos dans l’article du Monde précédemment cité qui ressemblent davantage à un plaidoyer pro domo.

Finalement, qu’est-ce qu’un manager ?

Au-delà des questions relatives à la justice US, la guerre économique et les liens entre ces deux éléments, le livre soulève implicitement la question des qualités d’un bon dirigeant d’entreprise. Quelles doivent-elles être, comment les remarque-t-on, sont-elles quantifiables, et que faire lorsqu’un dirigeant dérive ?

Si ce livre ne permet pas de répondre précisément à ces questions, il les illustre par le contre-exemple. En effet, au vu de la fin de l’histoire, P. Kron n’a pas du tout redressé Alstom puisqu’il l’a vendue à GE, et quand bien même selon une théorie récente, les Américains auraient été floués en achetant l’entreprise plus cher que sa valeur réelle, les qualités de capitaine d’industrie de P. Kron n’en ressortent pas grandies.

Le fait d’avoir laissé prospérer la corruption dans l’entreprise ne plaide pas en faveur de l’éthique des dirigeants de l’entreprise à l’époque relatée par Pierucci : « la réalité est brutale : un système généralisé de corruption a été maintenu à grande échelle au cœur de l’entreprise et sur tous les continents15. »

Quant au sort réservé par Alstom à Pierucci, si l’on peut comprendre que la justice US ait fait pression sur les dirigeants d’Alstom pour qu’ils ne le soutiennent pas ouvertement pendant son incarcération (peut-on laisser des conspirateurs continuer de se rencontrer alors que l’un est incarcéré ?) : « Pis encore, alors que plusieurs membres du comité exécutif sont venus en voyage d’affaires aux États-Unis, aucun n’a jugé utile de me rendre visite en prison. Quels salauds ! Ils ont préféré m’oublier et maintenant, ils me virent comme un malpropre16 » la persistance de leur silence une fois l’affaire réglée montre que l’humanité des dirigeants peut être un oxymore.

Pour conclure, et puisqu’il s’agit aussi d’une affaire judiciaire, le dernier mot revient à l’avocat de Pierucci lorsqu’il finit par lui confier son opinion sur le système judiciaire américain : « mais vous ne voulez toujours pas comprendre ? Bien sûr que le système n’est pas juste ! Mais vous n’avez pas d’autre choix que de vous faire avoir. Le tout c’est de savoir si vous voulez rester 10 ans en prison, ou bien sortir de détention17. »


1Sous l’Ancien Régime, une telle pratique des otages était monnaie courante. Ainsi fit François I° laissa ses fils en otage à Charles Quint pour garantir l’exécution du traité de Madrid.

2P 114.

3P 116,

4Alors qu’on trouve dans l’article 5-3 de la Convention européenne des droits de l’homme : « toute personne a le droit d’être jugée dans un délai raisonnable. »

5P 156.

6P 338.

7P 238.

8Le terme de « consultant » désigne des intermédiaires qui rétribuaient les personnes devant décider quel partenaire retenir dans un marché.

9P 53.

10P 54.

11P 281.

12P 152.

13Corruption et malversations : la justice américaine trop sévère avec les entreprises françaises ? Alstom, Airbus, BNP Paribas… Les États-Unis ferraillent régulièrement avec des groupes tricolores. Certains dénoncent un complot contre l’Hexagone, par Arnaud Leparmentier.

14Cf. fiche wikipedia.

15P 179.

16P 177.

17P 217.

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