Des informatiques orphelines dans les armées et de leurs conséquences

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Le récent article du colonel Légrier, publié dans la rubrique « opinions » mais promptement retiré le 16/02 du site internet de la Revue de la Défense Nationale pour des raisons initialement non exposées et au demeurant assez xylolalique, incite à se poser, de manière plus moderne, la sempiternelle question de la dépendance des armées envers la technique.

Notons, avant de poursuivre, que le lecteur ne trouvera pas ici de discussion sur le bien fondé des opinions dudit colonel ni même sur l’opportunité et l’élégance du retrait de cet article. Uniquement une réflexion sur la question de la dépendance des armées envers la technique. Mais de manière plus moderne, car cette séduction a maintenant pris les traits (marketing ou post-modernes) de la numérisation, sans laquelle toute entreprise (au sens large du terme) serait condamnée à végéter.

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Faisant également suite à un article un peu moins récent dans lequel était expliqué que des troupes françaises, en manœuvre dans un pays balte, s’étaient trouvées perdues à cause d’une panne de GPS (elles ont donc réactualisé le bon vieux principe du PMG, paumés mais groupés) l’objectif de ce billet est de se demander si les informatiques ne sont pas, parfois, considérées comme orphelines dans les armées et donc si la fameuse loi de conservation de l’intelligence ne s’applique pas également aux systèmes militaires. Si tel était le cas, il faudrait alors identifier quelles conséquences opérationnelles sa mise en application peut avoir.

Armées et loi de conservation de l’intelligence

La technique est-elle efficace ?

À la lecture de l’article du colonel Légrier, le premier constat pouvant être effectué est que l’utilisation de la technique semble prolonger la durée de la bataille. Le exemples qu’il cite sont éclairants : « Au XIXe siècle, le sort d’une bataille mettant en jeu quelques milliers d’hommes était réglé en une journée – Austerlitz par exemple ; au XXe siècle, il faut compter en semaines – que l’on pense à la poche de Dunkerque en 1940 ; au XXIe siècle, il faut près de cinq mois et une accumulation de destructions pour venir à bout de 2 000 combattants ne disposant ni d’appui aérien, ni de moyens de guerre électronique, ni de forces spéciales, ni de satellites. » Or, ne nous trompons pas, la technique dont il s’agit est principalement informatique.

Cette technique n’est sûrement pas la seule responsable de ces prolongations, mais elle ne peut s’exonérer de toute responsabilité. Malgré cet allongement du temps de la bataille, d’éminentes personnes, se voulant sûrement expertes es stratégie, ne cessent d’annoncer la fin proche de l’ennemi, voire sa défaite. Ce qui prouve que leurs connaissances de la stratégie demeurent lacunaires (« il y a quelques lacunes dans l’ignorance » disait feu Coutau-Bégarie) et que leur rapport au temps est perfectible.

En tout cas, la technique est omniprésente dans la bataille menée par les forces occidentales : « Ainsi, c’est le 3 décembre 2018 qu’ont été tirés avec succès pour la première fois en opération, les obus antichars à effet dirigé Bonus détruisant une colonne de pick-up lancée à l’assaut des lignes de défense FDS. » et encore « Comme dans le film de Gavin Hood, Eye in the Sky, c’est la quintessence de la haute technologie qui se déploie quasiment sans limite avec l’emploi massif de moyens de surveillance et de renseignement, et d’avions pour observer et frapper » alors que les forces ennemies se distinguent par la rusticité de leurs moyens1 rendant cette guerre plutôt asymétrique.

Au vu du temps passé pour venir à bout du califat, cette débauche de moyens techniques nous pousse alors à nous demander avec l’auteur si elle a porté ses fruits : « L’ennemi a-t-il été détruit par ces frappes ? Oui, mais pas autant qu’on a bien voulu le faire croire dans les comptes rendus alignant un BDA impressionnant calculé de façon statistique et non pas par observation visuelle. » Heureusement, une certaine efficacité des moyens techniques est constatée, mais là encore nous voyons que le compte-rendu est biaisé dans la mesure où il repose sur un procédé non humain (les statistiques) et que l’observation est négligée.

La techno-dépendance

Si la technique est parfois nécessaire pour venir à bout de l’ennemi, il est néanmoins souhaitable que ne s’installe pas une dépendance envers elle, à moins d’accepter de laisser, de temps en temps, l’initiative à l’ennemi lorsque la technique est défaillante. Ce fut le cas en Irak, et l’ennemi a su tirer parti des moments où la technique était inopérante puisqu’il a « déployé jusqu’au bout une combativité inébranlable mettant à profit les périodes de mauvaise météo, le préservant de la menace aérienne, pour contre-attaquer violemment et infliger à plusieurs reprises de sérieux revers tactiques aux FDS. » L’ennemi a donc su faire preuve d’un certain pragmatisme, puisqu’il a mis à profit les périodes où les appuis étaient diminués (les plages de mauvaise météo) pour se reprendre et contre-attaquer.

Cette réaction logique (rappelons que personne ne fait la guerre pour mourir au premier coup de feu) montre qu’il semble que la coalition entretienne des liens malsains de dépendance envers la technique, si l’on en croit le colonel : « il faut être rentré dans une Strike Cell par temps couvert pour comprendre toutes les limites de notre approche techno-centrée. En effet, en cas de pluie, de brouillard, de nuages, les écrans deviennent noirs, les gens jouent aux cartes ou regardent un film : la guerre s’arrête pour eux en attendant la prochaine fenêtre météo. Lors des violentes contre-attaques de Daech en octobre 2018 et le repli des FDS, le premier constat d’un officier général a été de dire : « C’est à cause de la météo, nous n’avions plus l’appui aérien. » Sous-entendu, Daech ne respecte pas les règles du jeu, il attaque par mauvais temps ! » Ces propos sont atterrants d’irresponsabilité et de méconnaissance de la méthode de raisonnement tactique dans laquelle la météo figure dans les éléments à prendre en compte ! À les entendre, on ne peut s’étonner que les civils veuillent prendre une place prépondérante dans la stratégie guerrière et la conduite des opérations puisque certains militaires (donc, a priori, des spécialistes) exposent ainsi leur insuffisance.

Ce constat montre également que, lorsque l’informatique est neutralisée, aucun moyen dégradé n’est utilisé pour assurer la permanence des opérations (ou la continuité des activités, c’est selon).

La loi de conservation de l’intelligence en œuvre

Pour répondre à la question posée en introduction, la citation du général Desportes incluse dans l’article du colonel2 illustre bien la belle adaptation de la loi de conservation de l’intelligence à nos armées : « Ainsi, cette bataille illustre à merveille les propos du général Desportes : « Des systèmes d’armes toujours plus performants produisent des résultats toujours plus décevants. » »

À n’en pas douter, la loi de conservation de l’intelligence est bien à l’œuvre dans nos armées : lorsque l’ordinateur ne fonctionne plus, ses opérateurs deviennent tout aussi inopérants, alors qu’on aurait pu attendre d’eux la maîtrise d’un fonctionnement en mode dégradé. C’est non seulement fort regrettable, mais c’est aussi inquiétant.

Les conséquences de l’application de cette loi

Ce constat est inquiétant, car il prouve que les discours actuels de l’armée de terre ne sont que partiellement suivi d’effets.

Preuve en est par les deux slogans les plus récents : Au contact ainsi que L’esprit guerrier.

Au contact

Parlons du contact tout d’abord. Puisque les armées exécutent la mission Sentinelle avec un enthousiasme modéré3, on peut penser que le sens premier de la formule Au contact n’est pas de vouloir renouer un contact qui serait plus ou moins perdu avec la population. Il semble plutôt être celui d’un contact (indispensable) avec l’ennemi, car l’Histoire nous a montré que les guerres ne pouvaient toutes se gagner à distance.

Or l’article du colonel Légrier nous montre que cette notion de contact avec l’ennemi est fortement amoindrie dans l’opération menée par la coalition, voire a complètement disparu. Comment peut-on alors envisager de terminer une guerre, si on ne voit jamais son ennemi ?

On peut développer les guerres par procuration, mais cela soumet le mandataire à la bonne volonté de ses mandants, ce qui n’est pas toujours la solution la plus efficace, l’auteur nous le montre.

L’esprit guerrier

Le deuxième élément d’analyse concerne l’esprit guerrier.

La citation supra (visite d’une strike cell) nous montre que cet esprit est également amoindri dans un certain nombre d’unités de la coalition qui, lorsque la météo est défavorable, mettent la guerre entre parenthèses pour visionner des films, jouer aux cartes, etc. Certes les périodes de repos sont indispensables à l’entretien du moral du combattant, mais à ce point, on peut se demander si nous ne sommes pas face à une inversion des priorités : on joue et, de temps en temps, on fait la guerre à distance, laquelle pourrait constituer, tout compte fait, un jeu d’un style particulier puisqu’on est à couvert.

À trop faire la guerre ainsi, l’esprit guerrier risque de se perdre…

La cyber guerre

Enfin, la troisième conséquence prévisible est que la guerre informatique, la cyber-guerre, voire la guerre numérique quitte son état actuel de divertissant fantasme destiné à se faire peur, pour devenir une réalité.

Nous aurions alors un nouvel exemple de prophétie autoréalisatrice4.

Pourquoi ?

Parce qu’alors que le cyber ne devrait être qu’une simple ligne d’opérations5 dans la guerre, l’exemple de la strike cell cité par le colonel Légrier montre qu’il devient un moyen de faire la guerre : neutraliser le système cyber de l’ennemi le rend inopérant, et du fait de la faiblesse de son esprit guerrier, il y a fort à parier qu’un raid aux abords de la strike cell aurait créé un certain émoi, voire un ramdam, peut-être une panique, sans atteindre pour autant (du moins on l’espère) le stade de la débandade…

La coalition a ainsi montré que s’attaquer à son informatique la cloue au sol, et la plonge dans un état de démobilisation intellectuelle prononcé. Et cela parce que ses armées sont incapables (ou n’ont pas prévu, ou refusent, c’est selon) de fonctionner en mode dégradé.

La cyber guerre ne devient alors réelle que par la succession d’une suite de renoncements successifs : rusticité, risque (car il peut entraîner des morts), imagination, solutions de rechange.

Conclusion

Si le colonel Légrier est effectivement sanctionné comme il est fort probable qu’il le sera – rassurons-nous, sans jours d’arrêt qui feraient tâche dans l’opinion mais à la manière post moderne, sans rien lui dire, en faisant preuve de pédagogie pour lui faire comprendre son manque de discernement ce qui risque de ralentir son avancement – cela aura pour conséquence d’enfermer un peu plus les armées dans leur mutisme.

Officiellement, certains continueront de publier, mais leurs articles seront tellement pondérés, mesurés, équilibrés, nuancés, que chacun y trouvera ce qu’il veut : tout, et son contraire. Et pour cause, ils ne concerneront que la forme et nullement le fond.

Pourtant, la réflexion du colonel est salutaire car elle montre que les armées françaises se donnent à la complexité sans réserve, sans réflexion poussée sur une éventuelle trahison de la technique, ce qui les rend paradoxalement plus vulnérables qu’avant.

En ce sens, nos armées sont à l’image des entreprises qui dépendent de plus en plus de leur système d’information et se trouvent désemparées lorsque NotPetya, Wannacry et autres créatures maléfiques s’invitent de manière impromptue.

En 1917 Pétain déclara « j’attends les chars et les Américains », et l’Histoire lui donna raison. Il n’est pas certain que l’Histoire donne encore raison à ceux qui « attendent l’IA et les Américains. »


1Même s’il des vidéos alarmistes furent diffusées, dans lesquelles on voyait des drones du califat grenader les positions de leurs ennemis. La capacité d’emport en grenades était fort limitée.

2Ce qui prouve que le colonel était joueur ou taquin, lorsqu’on sait le sort réservé au général Desportes pour avoir en son temps émis des doutes sur la stratégie américaine.

3Ce qui ne signifie pas qu’elle est mal exécutée, mais qu’elle n’est en rien responsable de l’afflux débordant de candidatures dans les centres de recrutement.

4C’est en 1942, dans Social Theory et Social Structure (traduit en français sous le titre Éléments de théorie et de méthode sociologique) que Robert K. Merton a développé la notion de prophétie autoréalisatrice (appelée initialement « prédiction créatrice ») à partir du théorème de Thomas. Il la présente ainsi : « C’est, au début, une définition fausse de la situation qui provoque un comportement qui fait que cette définition initialement fausse devient vraie. »

5Rappelons que les lignes d’opération représentent des lignes de cohérence par domaine d’action qui permettent d’atteindre directement ou indirectement un centre de gravité en exploitant les faiblesses de l’adversaire et en évitant la confrontation directe avec ses forces.

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